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28 mai 2018 : centenaire de la déclaration d’indépendance du 28 mai 1918

Les leçons de la Première république d’Arménie

Le 28 mai 1918 est une date qui, jusqu’à aujourd’hui, conserve une signification exceptionnelle.

Certes, la déclaration d’indépendance du 28 mai 1918 est intervenue dans des conditions dramatiques et a été imposée par les circonstances : après l’anéantissement de l’Arménie occidentale, une série d’événements l’ont rendue inévitable : l’effondrement de l’empire russe, l’invasion des troupes turques et les déclarations d’indépendance des deux autres républiques de la région, la Géorgie le 26 et l’Azerbaïdjan le 27 mai 1918.

Néanmoins, cette proclamation constitue sans aucun doute un événement d’une importance exceptionnelle. 1) Parce qu’elle est la conséquence directe d’une extraordinaire série d’actes héroïques : la série de batailles qui ont stoppé in extremis les troupes turques déterminées à en finir avec les derniers restes d’Arménie, batailles menées du 21 au 25 mai par une mobilisation sans précédent de tout ce qu’il subsistait de forces en état de se battre : les contingents arméniens réguliers de l’ancienne armée tsariste, les groupes de partisans de l’Arménie occidentale, et les milices populaires réunissant toutes les couches de la population, y compris des représentants du clergé. 2) Parce qu’elle a marqué le rétablissement d’une indépendance perdue depuis très longtemps, le dernier royaume arménien, celui de Cilicie, étant tombé en 1375 ; en d’autres termes, elle a marqué la renaissance d’une nation, dont une grande partie venait d’être exterminée.

La république d’Arménie naît donc le 28 mai 1918 d’une formidable vague d’héroïsme. Mais la situation du pays est effroyable : énorme afflux de réfugiés et d’orphelins, vagues d’épidémies, effondrement de l’administration antérieure, absence totale de moyens…, et par conséquent, quasi impossibilité de défendre les intérêts nationaux face à l’intransigeance turque, au refus de soutien international, notamment des États-Unis, et bientôt face à la poussée bolchévique.

Pourtant, la jeune république qui se bâtit tant bien que mal, portée par l’ardeur du 28 mai, se doit d’être exemplaire. Elle établit la capitale à Erevan qui était jusque-là un modeste bourg provincial, alors plongé dans la misère et envahi de réfugiés ; la nouvelle ville qui a le mérite d’être au cœur du dernier bastion arménien, se ré-arménise. Le nouvel État se dote d’institutions démocratiques et d’un régime parlementaire, les divers partis et les minorités sont représentés au parlement ; la nouvelle république s’efforce d’organiser des élections libres ; le droit de vote est accordé aux femmes ; la séparation de l’Église et de l’État est instaurée ; la république reconnaît la liberté de culte, d’opinion et d’expression ; elle s’efforce d’organiser la justice, la santé publique, la sécurité publique…

Intéressons-nous en particulier aux mesures essentielles prises dans le domaine de la culture : la république proclame l’arménien langue officielle, tout en reconnaissant les langues des minorités, le ministère de l’éducation met en place un enseignement laïque et obligatoire, des dizaines d’écoles sont ouvertes, une université est fondée dès 1919 à Alexandrapol, avant d’être transférée l’année suivante à Erevan. Des institutions culturelles fondamentales sont créées en un très court laps de temps : le Conservatoire national, le théâtre, un embryon de galerie nationale, la bibliothèque nationale...

Resserrons le focus sur un autre domaine très important : une direction du patrimoine est créée, chargée de l’inventaire et de la conservation des monuments. Quittant la Russie, comme beaucoup d’autres intellectuels arméniens venus participer à la construction du pays, l’architecte et académicien Alexandre Thamanian s’installe à Erevan : il est nommé architecte en chef de la république et responsable de la conservation du patrimoine. Il entreprend de créer une nouvelle école d’architecture, à la fois nationale et contemporaine. Parallèlement, une archéologie proprement arménienne se crée et des campagnes de fouilles sont lancées. Le père de l’histoire de l’architecture arménienne, Thoros Thoramanian, développe et systématise ses travaux sur les monuments d’architecture médiévale.

Il est vrai que, mises en œuvre dans des conditions extrêmement difficiles, toutes ces mesures n’ont pas pu porter leurs fruits, du moins pas directement, pas immédiatement, puisque la première république a eu une existence d’à peine deux ans et demi. Néanmoins ces structures ont eu et ont encore une signification considérable. Celles relatives aux domaines éducatifs, culturels et sociaux ont été, pour beaucoup, léguées à l’administration soviétique de l’Arménie, qui les amplifiera, et elles se sont maintenues jusqu’à nos jours. Quant aux grandes orientations données à la vie politique et institutionnelle, elles ont naturellement été abolies par le pouvoir totalitaire des Bolchéviques, mais elles ont laissé dans les consciences le souvenir d’un rêve républicain, démocratique et libre.

Ces bases très importantes posées par la Première république d’Arménie acquièrent une résonance toute particulière aujourd’hui, à l’heure où, après un quart de siècle de marasme post-soviétique, le pays, par un puissant sursaut de dignité, de soif de justice et de liberté, s’engage résolument sur une voie nouvelle. L’heure est enfin venue de régénérer l’héritage de la première république, de replacer au cœur de la vie de l’Arménie les principes de démocratie, d’état de droit, d’ouverture, de solidarité et de respect des droits humains. Chacun est appelé désormais à y contribuer.


Patrick Donabédian

Université d’Aix-Marseille

Aix-en-Provence, 28 mai 2018






Այսքան չարիք թէ մոռանան մեր որդիք, թող ողջ աշխարհ կարդայ հայուն նախատինք
Armenagan 2004 Հրայր