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La publication d'une histoire de
l'Église arménienne, écrite par l'un de ses plus
éminents représentants, paraîtra d'une
utilité incontestable. C'est un tableau précis de ce
christianisme oriental avec ses doctrines, ses croyances, son
sacerdoce, en même temps qu'une oeuvre d'enseignement politique
et social que son auteur, dans un but de vulgarisation, a voulu rendre
accessible à tout le monde; car il ne saurait être
question ici d'un récit complet des annales de l'Arménie
depuis sa conversion au christianisme. L'auteur aurait dû
soulever une abondante documentation et il a craint de fatiguer le
lecteur de détails qui l'auraient rebuté. Il s'est
borné à mettre en relief les événements les
plus saillants et les traits les plus propres à nous faire
connaître cette partie si intéressante de la
société orientale. Cette histoire puise un surcroît
d'intérêt dans ce fait qu'elle a été
écrite par un enfant de l'Orient, Mgr Ormanian, qui a
occupé durant douze années le siège patriarcal de
Constantinople. Il ne s'agit donc pas ici d'une de ces banales
productions littéraires écrites par des écrivains
qui se copient les uns les autres. Il ne sacrifie rien au pittoresque :
dans son livre il n 'y a que des faits et des idées. On sentira
également combien il est de bonne foi; on s'apercevra qu'il est
écrit non seulement avec conviction, mais avec une
indépendance de pensée qui surprendra le lecteur
européen, peu accoutumé à voir des
ecclésiastiques écrire de ce style. On se tromperait
pourtant en croyant que les sentiments qui y sont exprimés
appartiennent en propre à l'auteur. Le libéralisme dans
les idées tient à la constitution essentiellement
démocratique de l'Église arménienne. La
première chose qui frappe quand on étudie la
société qu'elle groupe et encadre c'est que le
clergé n 'y forme point une caste séparée. La
nation et l'église n 'y sont qu'une seule et même chose.
Entre elles, il n'y a ni conflit d'influence ou d'autorité, ni
antagonisme d'aucune sorte. Et qu'on n'aille point imaginer que parce
qu'elle est gouvernée par un patriarche la nation
arménienne vit sous la domination du clergé. On verra au
cours de cette histoire que tous les actes de ce haut dignitaire
ecclésiastique sont subordonnés à un minutieux
contrôle et que l'administration de l'église est
entièrement aux mains des laïques. « En Turquie,
écrit l'auteur, l'église est gérée par une
éphorie exclusivement composée de laïques
élus par la paroisse » . Il ajoute plus loin « que
la participation de l'élément laïque s'affirme
d'abord par l'élection des ministres du culte. » On
remarquera également que ce clergé, qui est élu et
contrôlé dans ses actes, ne vit que d'aumônes et de
donations volontaires, ce qui le met entièrement à la
discrétion des fidèles. Ainsi le laïque est dans
l'église et le clergé fait étroitement corps avec
la nation. Enfin les deux éléments se mêlent et se
pénètrent si bien que c'est surtout pour cette nation que
semble avoir été faite l'expression d'église
nationale. Elle est d'autant plus justifiée que c'est depuis sa
conversion au christianisme que cette nation a pris conscience
d'elle-même. C'est sur un principe de foi qu'elle s'est
constituée au IVe siècle, et depuis elle n'a pas
cessé de confondre ses destinées avec celles de
l'église. Celle-ci s'est révélée comme un
merveilleux principe d'organisation et de conservation. Dans
l'église, où il s'est réfugié,
l'Arménien a trouvé non seulement un centre de
ralliement, mais l'arche où s'est fidèlement
conservé tout ce qui l'attachait au passé: traditions,
moeurs, langue et littérature. C'est, sans doute, à cette
étroite identité d'intérêt, à cette
harmonie de sentiments avec l'élément laïque que
cette église est redevable de ses idées de
tolérance et de libéralisme. Elle le doit encore à
des raisons plus profondes. Elle croit que nulle église, si
considérable soit-elle, ne représente la
chrétienté entière; que chacune d'elles, prises
isolément, peuvent se tromper et qu'à l'église
universelle seule appartient le privilège de
l'infaillibilité dans ses jugements dogmatiques; mais si les
dogmes doivent rester intangibles, parce qu'ils sont le fil conducteur
qui rattache le présent au point de départ, en revanche,
elle fait bon marché de la doctrine. Celle-ci n'est que
l'expression du moment et par conséquent sujette à
variation, car rien ne peut se soustraire à la loi de
transformation. Si je ne m'abuse, tous les progrès sont en germe
dans ces théories. Le rôle des églises orientales
comme principe de conservation, l'auteur l'explique d'un mot quand il
dit que les églises primitives se constituèrent par ordre
de
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nationalité. La raison de ce groupement fut
déterminé, sans doute, par la nécessité
où l'on fut d'évangéliser les masses dans leur
propre langue. On dut inventer des alphabets pour les idiomes qui en
étaient privés afin de leur rendre accessibles les livres
saints, et ce fut là, pour les races illettrées, le
premier pas vers la vie intellectuelle. Tel fut le cas des
Arméniens au Ve siècle et des Slaves au IXe. Sans cette
circonstance il est probable que la plupart de ces
éléments ethniques n'eussent formé que des
agglomérations sans consistance qui se seraient fondues dans la
masse des peuples conquérants. Mais pour durer, ils n'eurent
qu'à se grouper autour de leurs églises, à l'ombre
desquelles ils ont vécu, attendant l 'heure providentielle des
revendications. C'est ainsi que se sont révélées
une foule de nationalités que l'on croyait bien mortes. Au
XVlIIe siècle, on ignorait les Grecs, et nul ne pensait alors
que les rayas de ce nom dussent jamais se constituer en corps de nation
indépendante. Mais après leur affranchissement,
publicistes et diplomates ne virent plus en Orient que des Grecs
orthodoxes. Ils ignoraient bien davantage les Slaves du Danube et des
Balcans que l'on confondait volontiers avec ces derniers qui
s'étaient brusquement révélés à
l'attention du monde européen en 1821. Les Grecs eux-mêmes
mettaient une complaisance plus qu'indiscrète à
entretenir cette erreur. « Sont comprises sous la
dénomination de Grecs-orthodoxes tous les chrétiens,
à quelque race qu'ils appartiennent, vivant sous le sceptre des
Osmanlis ", écrivait Pitzipios en 1856. Ce qu'on a appelé
le grand mouvement des nationalités a dissipé ces
illusions. Eveillé au contact des idées occidentales, le
sentiment national, qui dormait dans la conscience de ces peuples n'a
pas été moins vif que chez les Italiens et les Allemands.
Ils se sont pris à revivre la vie nationale comme si elle
n'avait jamais subi d'interruption, renouant les traditions et
s'assimilant tout ce qui peut favoriser leur développement.
Comme les sept dormans de la Légende, ils se sont
réveillés sans se douter qu'ils sortaient d'un sommeil
plusieurs fois séculaire. Ce qui est non moins merveilleux,
c'est la communauté de sentiment et d'esprit qui unit le peuple
arménien malgré sa dispersion à travers le monde.
C'est pour toutes ces raisons que la question religieuse ne cesse
d'être vitale parmi les communions chrétiennes de
l'Orient. Le prestige de la religion y est encore grand et c'est
à peine si l'esprit moderne les a effleurées; et si les
nouvelles générations ne se laissent plus guider par le
clergé avec la même docilité qu'autrefois,
néanmoins personne ne songe à rompre le pacte que la
nation a contracté avec l'Église. J'ai eu souvent
l'impression très nette que même lorsqu'il cesse de
croire, l'Arménien ne cesse pas pour cela de lui rester
fidèle. Il sent d'instinct que si elle venait à
être sapée, tout s'écroulerait. Si, depuis sa
conversion au christianisme, cette nation a subi un arrêt de
développement, elle le doit à la fatalité de
circonstances historiques exceptionnelles. Isolé dans ses hauts
plateaux, sur l'un des grands chemins que suivirent les migrations des
peuples et des bandes conquérantes, le pays arménien a
été le champ clos où se sont vidées toutes
les vieilles querelles asiatiques. Les invasions ont
succédé aux invasions et le pillage aux carnages,
à partir du VIIe siècle. Bref, son histoire n'est qu'un
long martyrologe, pour me servir de l'expression de l'auteur.
L'Arménie a dû céder à la force, mais en
fléchissant sous le poids d'une destinée sans pareille,
elle a pu du moins sauver l'essentiel de ce naufrage,
c'est-à-dire, avec la vie, les éléments d'une
régénération qui a profité à tous et
qui sera l'une des forces de la Turquie reconstituée. On sait
que sous l'influence de leur principe théocratique, les Turcs ne
changèrent presque rien à la condition des peuples qu'ils
soumirent. Ils se bornèrent à leur imposer la
prescription du Coran qui commande aux croyants de laisser aux vaincus
leurs biens à la condition de payer l'impôt de capitation
(Kharadj). Mettant à profit ces dispositions, les
chrétiens s'organisèrent de leur mieux et vécurent
de leur vie propre tout en restant soumis à la domination
à laquelle ils étaient incorporés. Le patriarche,
qui recevait l'investiture de la Porte, devint le chef légal de
la nation (Millet bachi). Chef responsable vis à vis du Pouvoir,
il veillait à la perception des impôts qui
s'opéraient par l'intermédiaire de ses agents et sous sa
garantie. Devant son tribunal étaient portées des
affaires litigieuses, civiles ou criminelles, celles qui ont rapport au
mariage et à l'état civil. Les grecs étaient
soumis à un régime analogue. D'ailleurs, Mahomed II
n'avait fait qu'appliquer aux Arméniens les capitulations qu'il
avait octroyées au patriarche Gennadius. On remarquera que cette
union étroite des Arménien avec leur église ne les
a point empêchés d'évoluer dans le sens des
idées modernes. Malgré leur condition précaire,
leur action sociale et civilisatrice, a été plus
considérable qu'on ne
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pense. C'est principalement par leur intermédiaire que leurs
compatriotes musulmans ont pris tout d'abord contact avec les
idées et les usages de l'Occident. C'est parmi eux que le sultan
Mahmoud trouva les premiers auxiliaires de la réforme dont il
fut l'initiateur impitoyable. Il sut utiliser leurs aptitudes dans les
affaires, leur habileté dans le maniement des finances; et, sans
les désordres de l'administration, l'Orient aurait pu tirer un
meilleur parti de leur génie commercial et industriel. L
Après le Hatt-i-Cherif de 1839, qui fut la charte
d'affranchissement des chrétiens et le premier pas vers la
laïcisation de l'État, leur première pensée
fut de s'approprier quelques-unes des idées et des
méthodes de l'Europe moderne. Avant tout, ils
s'attachèrent à diminuer les pouvoirs du patriarche au
profit de l'élément laïque. C'était revenir
à l'esprit de la constitution de l'église qui exclut
toute prépondérance ecclésiastique dans le domaine
civil. En 1847, ils instituèrent, malgré l'opposition de
la notabilité d'argent, deux conseils destinés à
siéger à côté du patriarche: un conseil
composé d'ecclésiastiques pour surveiller les actes de
son administration spirituelle, et un conseil laïque pour
s'occuper des affaires civiles. Enfin en 1860, la nation, enhardie par
ce succès, se donnait, avec l'agrément de la Porte, une
constitution dont l'idée fondamentale s'inspirait du dogme de la
souveraineté populaire. Elle ne réglait, il est vrai, que
des intérêts particuliers, mais elle n'en était pas
moins une révolution considérable dans les moeurs de
l'Orient. Cette constitution maintenait le Patriarche au sommet de la
nation comme l'intermédiaire officiel de la communauté
avec la Porte. Ils ne peuvent songer à modifier ce point
important du statut national sans mettre en péril le reste des
privilèges octroyés; mais on tourna la difficulté
en subordonnant au contrôle de l'assemblée
générale les actes de ce dignitaire. A la faveur de ces
dispositions, toute une floraison d'oeuvres sociales s'épanouit
spontanément, qui marquait combien était grande dans les
masses l'impatience d'une situation meilleure. Son premier soin fut
d'organiser l'instruction publique sur la base de la gratuité.
la nation, est-il dit dans l'exposé des principes
généraux, veut que les enfants des deux sexes, quelle que
soit leur condition, reçoivent tous sans exception les bienfaits
de l'instruction et soient au moins initiés aux connaissances
indispensables. C'était déjà le programme que la
France républicaine devait adopter une vingtaine d'années
plus tard sur l'enseignement primaire. Pour subvenir à leur
entretien la nation, qui payait déjà sa part des
impôts à l'État, dut s'infliger un surcroît
de sacrifices. Ils étaient d'autant plus lourds qu'elle devait
également subvenir à l'entretien d'un grand nombre
d'institutions hospitalières et de prévoyance. Ces
améliorations sociales, que le gouvernement tolérant
d'Abdul-Aziz avait rendues possibles, ne pouvaient manquer d'exciter la
méfiance de son ombrageux successeur. Abdul-Hamid vit de mauvais
oeil ce paradoxe étrange d'une administration libérale
fleurir à l'ombre de son gouvernement despotigue ; de
l'ArménIen, asservi et pressuré comme Sujet ottoman, mais
libre en tant que membre de son église. Cette anomalie ne
pouvait durer. Suspects à la fois en Turquie et en Russie, les
Arméniens n'ont plus eu depuis un seul instant de repos. Aussi
aucun peuple n'a salué avec une joie plus sincère qu'eux
le régime de liberté que le parti Jeune Turc a
imposé d'autorité en juillet 1908. Ils ont vu dans cet
événement inattendu non seulement une garantie contre les
excès d'un gouvernement arbitraire, mais la consécration
d'un progrès qui était déjà dans leurs
moeurs et vers lequel allaient leurs inclinations naturelles. Il y
avait là une communauté de pensée qui pouvait
puissamment aider à la réconciliation : c'est ce qui est
arrivé. Mais le nouveau gouvernement a essayé d'aller
plus loin. Il a cru que le moment était venu de supprimer, comme
inutiles, les privilèges des communautés religieuses. Il
a pensé, qu'à un régime nouveau il convenait
d'adapter des conditions nouvelles. Sans doute, les Arméniens ne
sont pas éloignés de partager cette opinion. Ne
nourrissant aucune idée particulariste, ils sont disposés
à n'apporter aucune entrave à l'oeuvre de conciliation.
Il savent que la situation de fait qui existe aujourd'hui est en
contradiction avec le principe fondamental du régime
parlementaire et qu'aussi longtemps que subsistera cette opposition, on
ne pourra pas dire que l'autorité législative repose sur
la volonté nationale; mais encore faut-il que l'oeuvre d'union
s'accomplisse sur un pied d'égalité. Sans
méconnaître l'importance des résultats acquis, les
chrétiens attendent du gouvernement un nouvel effort. Menant
l'évolution jusqu'au bout, il doit orienter l'État dans
le sens d'une laïcisation aussi complète que possible.
C'est alors que tomberont d'elles-mêmes les cloisons
étanches qui séparent les diverses nations en
présence; car si la religion leur a assuré la
durée, elle les a en même
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temps moralement rendues réfractaires les unes aux autres. Un
mouvement général de réformes peut seul amener ce
résultat: il a pour condition première - qu'on ne
l'oublie point - une préparation des esprits par l'école
et par la pratique de la liberté. Ce n'est qu'à ce prix
qu'elles pourront s'unir ensemble et former le groupe solide qui fera
la patrie commune grande et prospère.
Bertrand BAREILLES.
Constantinople, le 1er juin 1910.
(Bertrand Bareilles a été précepteur des enfants du Sultan.)
6
L'ÉGLISE ARMÉNIENNE
I. LE BUT QUE NOUS NOUS PROPOSONS
Ce n'est pas un travail de longue haleine
que nous offrons au public. Les questions touchant l'Église en
général ou les Églises en particulier ouvrent un
trop large champ aux discussions critiques, historiques et
philosophiques, pour que nous nous y engagions; et, d'ailleurs, ce
n'est point sur ce terrain que nous entendons nous placer. On
conviendra que l'Église garde encore intacte son existence, son
influence même, en dépit des coups décisifs que les
esprits ont cru lui avoir portés. Certains points de doctrine
ont été réputés absurdes, des faits
historiques ont été relégués parmi les
légendes, néanmoins l'Église et les Églises
ne cessent, en plein vingtième siècle, de faire preuve
d'une remarquable vitalité; et les tendances du progrès
intellectuel, civil et politique, sont obligées de tenir compte
de l'action qu'elles exercent encore sur les âmes. Mais
abandonnons les généralités pour arriver au but
que nous nous proposons. L'Arménien, jadis presque
oublié, est entré dans l'actualité depuis quelques
dizaines d'années. Son passé, son présent et son
avenir constituent autant de sujets d'études ; on a fini par
s'intéresser à cette race antique qui, à travers
les siècles et les plus cruelles vicissitudes, n'a cessé
de donner des témoignages de son inextinguible vitalité,
Si, pour arriver à pénétrer le secret de la vie
d'une nation, il est indispensable de faire une étude de sa
religion, on pensera qu'une oeuvre comme celle-ci n'est pas sans
utilité; surtout, si l'on veut bien se souvenir que
l'Église Arménienne -laquelle, dans notre cas,
s'identifie étroitement avec la nation - a joué un
rôle considérable dans la vie nationale. Aussi bien cette
Église est à peine connue dans le monde. Les
écrivains les plus versés dans les études
ecclésiastiques et sociales n'ont guère porté leur
attention sur elle. Cependant, malgré sa situation modeste et
l'obscurité de sa condition, elle ne laisse pas d'avoir une
importance de tout premier ordre par la qualité des principes et
des doctrines qui sont en elle. Ces principes sont dignes,
croyons-nous, de servir de base à l'oeuvre idéale de
l'unité et de la pureté chrétiennes. Mais
n'anticipons pas sur les conclusions, et essayons plutôt d'entrer
dans le vif du sujet. Pour cela nous allons tout d'abord donner des
informations brèves, mais précises, sur les points
essentiels de l'histoire, de la doctrine, de la discipline, du
régime, de la liturgie et de la littérature de cette
église. De façon telle que la conclusion à
laquelle je me propose de conduire le lecteur; par une pente
aisée et naturelle, se dégage logiquement et s'impose
à son esprit.
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HISTOIRE
II. ORIGINE DE L’EGLISE ARMÉNIENNE
Les faits qui se rapportent aux origines
de chaque église se cachent sous un voile
impénétrable ; ils échappent à nos
investigations par l’absence de documents propres à nous
éclairer sur les actes de premiers apôtres et sur
l’action apostolique en général.
L’église romaine, qui, à cet égard,
s’est trouvée dans une situation plus favorable, du fait
même qu’elle a pris naissance dans la capitale de
l’empire, se trouve aux prises avec les mêmes
difficultés, quand il s’agit de prouver le séjour
de saint Pierre à Rome. Et pourtant, c’est là, pour
elle, un fait essentiel ; car il sert de base à tout son
système. Faute de mieux, l’histoire ecclésiastique
se contente de preuves de grande probabilité, de raisonnements
basés sur la tradition et les faits continués. Il suffit
que l’ensemble des présomptions ne soit pas en opposition
avec les données positives et avérées de
l’histoire. On ne saurait demander rien de plus à
l’église arménienne pour justifier ses origines.
La tradition primitive et constante de cette église
reconnaît pour premiers fondateurs les apôtres Saint
Thadée et saint Barthélémy, qu’elle nomme,
par antonomase, les Premiers Illuminateurs de l’Arménie.
Elle garde leurs tombeaux vénérés dans les anciens
sanctuaires d’Ardaze (Magou) et d’Albac (Baschkalé)
situés au sud-est de l’Arménie. Toutes les
églises chrétiennes sont unanimes à
reconnaître dans la tradition concernant saint
Barthélémy, ses courses apostoliques, sa
prédication et son martyre en Arménie. Le nom
d’Albanus, qu’elle donnent au lieu où
s’accomplit son martyre, se confond avec celui d’Albacus,
consacré par la tradition arménienne. Quant à
saint Thaddée, les traditions varient. Celle qui reconnaît
en lui un Thadée Dydimus, frère de l’apôtre
saint Thomas, et suivant laquelle il se serait rendu à Ardaze
par Edesse, reste ignorée chez les Grecs et les Latins. Quant
à la tradition syrienne, qui croit à l’existence
d’un Thadée Dydimus, elle est incertaine en ce qui
concerne son voyage d’Edesse à Ardaze ; mais, à
examiner d’un peu près cette incertitude, on
décèle dans le texte des réticences, qui semblent
voulues, et même un anachronisme, qui ferait reculer
l’événement au deuxième siècle de
l’ère chrétienne. Toutefois, sans vouloir trop
insister sur la valeur de cette tradition. Toutefois, sans vouloir trop
insister sur la valeur de cette tradition, nous ferons remarquer que le
nom de Thadée ne saurait être écarté ; car
on peut invoquer une seconde tradition, selon laquelle
l’évangélisation de l’Arménie serait
l’oeuvre de l’apôtre saint Judas-Thadée,
surnommée Lebée. Cette circonstance, admise par les
églises grecque et latine et reconnue par les écrivains
arméniens comme plus conforme à la vérité
historique, vient confirmer d’une manière
générale la tradition, ainsi que
l’authenticité du sanctuaire d’Ardaze.
Le caractère d’Apostolicité, auquel a
prétendu de tout temps l’église arménienne,
et qu’elle a proclamé dans ses actes officiels, atteste
d’une part l’origine ancienne et primitive, et de
l’autre une origine directe et autocéphale, sans
l’intermédiaire d’une autre église.
L’origine apostolique, requise pour toute église
chrétienne, afin de se mettre en union avec son Divin Fondateur,
est réputée directe, quand elle remonte à
l’oeuvre personnelle d’un apôtre ; elle est
indirecte, quand elle dérive d’une église de
fondation originairement apostolique. L’église
arménienne peut à bon droit se réclamer
d’une origine directement apostolique. La chronologie
généralement adoptée attribue à la mission
de saint Thadée une durée de huit ans (35-43), et
à celle de saint Barthélémy une durée de
seize ans (44-60). Nous jugeons inutile d’entrer ici dans les
détail relatifs aux questions de dates et de lieux, lesquelles
induisent souvent en discussions sans issue.
L’origine apostolique de l’église arménienne
constitue donc un fait irrécusable dans l’histoire
ecclésiastique. Et si la tradition et les sources historiques
qui la consacrent, peuvent donner lieu à des observations
critiques, celles-ci ne sont pas plus fortes que les difficultés
des autres église apostoliques, lesquelles sont universellement
admises comme telles.
8
III. L’ERE PRIMITIVE DE L’EGLISE ARMÉNIENNE
Ce fut, en 301, au commencement du
quatrième siècle, que le christianisme devint religion
dominante en Arménie. Avant cette date, il n’avait
cessé d’être en butte aux persécutions.
Seulement nous devons convenir que les mémoires, qui nous sont
parvenus sur l’existence et les progrès du christianisme
en Arménie pendant les trois premiers siècles, sont aussi
rares que dénués d’importance. ils ne sauraient
soutenir, au point de vue de l’abondance des informations, aucune
comparaison avec les documents qui se rapportent à la même
période de l’histoire gréco-romaine. mais le manque
de documents ne constituent nullement une preuve de non-existence
d’un fait réel.
Le monde gréco-romain, alors à l’apogée de
sa civilisation, comptait un grand nombre d’écrivains et
de savants, et par ses écoles, il était à la
tête du progrès intellectuel. par contre,
l’Arménie était encore plongée dans
l’ignorance. loin de posséder une littérature
nationale, elle en était encore à la recherche d’un
alphabet. Dans ces conditions, on conviendra qu’il lui eût
été difficile d’écrire des mémoires
et des récits sur des événements qui ne pouvaient
intéresser que l’avenir. Cependant, les quelques faits qui
nous ont été transmis par la tradition nationale,
auxquels sont venus s’adjoindre les récits des
écrivains étrangers, sont plus que suffisants,
croyons-nous, pour prouver l’existence du christianisme à
certains moments. Or, le bon sens interdit de penser que
l’expansion de la foi ait pu subir des éclipses
intermittentes dans ce laps de temps. Ces mémoires,
isolés et sans lien entre eux, se succèdent, durant cette
période, prouvant l’existence ininterrompue du
christianisme en Arménie.
C’est ainsi que nous devons mentionner une première
tradition donnant pour le siège d’Ardaze une série
de sept évêques, savoir : Zakaria pendant seize ans,
Zémentos quatre, Atirnerseh quinze, Mousché trente,
Schahen vingt-cinq, Schavarsch vingt et Ghévontios dix-sept. Ces
dates nous mènent à la fin du deuxième
siècle.
Une autre tradition assigne au prince de Sunik une série de huit
évêques, comme successeurs de saint Eusthathius, premier
évangélisateur de cette province. ces
évêques sont Kumsi, Babylas, Moushé, qui passa
ensuite au siège d’Ardaze, Movsès (Moïse) de
Taron, Sahak (Isaac) de Taron, Zirvandat, Stépanos
(Étienne) et Hovhannès (jean). Avec ce dernier, nous
arrivons au premier quart du troisième siècle.
D’autre part, Eusèbe cite une lettre du patriarche Denis
d’Alexandrie écrite en 254 à Mehroujan
(Mitrozanès), évêque d’Arménie,
successeurs des évêques susmentionnés
d’Ardaze.
L’église arménienne contient dans son martyrologe
la commémoration de plusieurs martyres arméniens de
l’ère apostolique. On y relève les noms de sainte
Sandoughte, issue de sang royal ; de sainte Zarmandouhte, dame noble ;
de satrapes comme saint Samuel et saint Israël ; des mille
arméniens martyrisés en même temps que
l’apôtre saint Thadée ; de saint Ogouhie, princesse
royale et de saint Terentius, militaire, martyrisés avec
l’apôtre saint Barthélémy, et des saintes
vierges Maryam de Houssik, Anna d’Ormisdat et Martha de Makovtir,
disciples de saint Barthélémy. Le calendrier
ecclésiastique contient les fêtes de saint Oski (Chryssos)
et de ses quatre compagnons, de saint Soukias et de ses dix-huit
compagnons, martyrisés au commencement du deuxième
siècle; le martyrologe latin commémore saint Acace avec
dix mille miliciens martyrisés à Ararat, en
Arménie, sous le règne d'Adrien.
On doit ajouter à ces faits le passage de Tertullien,
célèbre auteur ecclésiastique du deuxième
siècle, qui, en citant le texte des Actes des apôtres (II.
9), où sont énumérés les pays dont les
langues furent entendus par le peuple le jour de la pentecôte,
fait mention de l’Arménie entre la Mésopotamie et
la Cappadoce, au lieu de nommer la Judée, comme le fait le texte
de la bible usuelle. la Judée ne saurait être
rangée parmi les pays étrangers, et l’on sait
quelle ne se trouve point placée entre la Mésopotamie et
la Cappadoce. Logiquement parlant, la situation indiquée ne
convient qu’à l’Arménie. Saint Augustin suit
également la lecture de Tertullien. On voit par là que
les deux pères de l’église africaine étaient
pénétrés de la conviction que le christianisme
s’était répandu chez les arméniens au
siècle apostolique.
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Aussi bien la conversion presqu’instantanée de
l’Arménie entière au christianisme au commencement
du quatrième siècle, ne peut s’expliquer que par la
préexistence d’un élément chrétien
établi dans le pays. En effet, l’histoire enregistre des
persécutions religieuses qui auraient été
exercées par les rois Artaschès (Artaxerxes) vers
l’an 110, Khosrov (Khosroès) vers 230, et Tirdat (Tridate)
vers 287. Elles ne se seraient pas produites s’il n’y avait
eu en Arménie un nombre considérable de chrétiens.
C’est au cours de la dernière de ces persécutions
qu’eut lieu le martyre de saint Théodore Salahouni, mis
à mort par son propre père, le satrape Souren.
En présence de ces données nous sommes en droit de
conclure à l’existence du christianisme en Arménie,
pendant les trois premiers siècles ; qu’il a compté
un nombre considérable de partisans, et que ce premier noyau de
fidèles a su enfin, par sa constante énergie, venir
à bout des obstacles et des persécutions.
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IV. CONVERSION COMPLÈTE DE L’ARMENIE
La date de la conversion complète
de l’Arménie au christianisme, ou de sa proclamation comme
religion dominante, est fixée communément à
l’an 301, suivant les études chronologiques les plus
précises. Des auteurs récents la portent même
à l’an 285, mais on ne saurait la considérer comme
plus probable. La date de 301 suffit pour démontrer que
l’Arménie a été le premier état du
monde à proclamer le christianisme comme religion officielle,
par la conversion du roi, de la famille royale, des satrapes, de
l’armée et du peuple. La conversion de Constantin ne
devait avoir lieu que douze ans plus tard, en 313.
Le promoteur de cette admirable conversion fut saint Grigor Partev
(Grégoire le Parthe), surnommé par les arméniens
Loussavoritch, c’est à dire l’Illuminateur, pour
avoir éclairé la nation par la lumière de
l’évangile. Le roi Tirdat, qui fût co-apôtre
et co-illuminateur, appartenait à la dynastie des Arsacides,
d’origine parthe, à laquelle se rattachait
également le père de saint Grigor, de sorte qu’un
lien de parenté unissait le roi convertit au saint ; mais plus
que la communauté de sang, la foi les unissait d’un lien
puissant.
Un mouvement politique venait alors de se produire en Perse, à
la suite duquel les Sassanides remplacèrent les Arsacides. La
branche arménienne des Arsacides cependant restait encore
debout. Il s’agissait de l’abattre pour consolider la
nouvelle dynastie ; mais les armes ne furent pas favorables aux
Sassanides. Alors un Arsacide, le prince Anak, s’offrit pour
assassiner Khosrov, roi d’Arménie, son proche parent. Cela
fait, il fut tué à son tour par les satrapes
arméniens; Grigor était le fils d’Anak, et Tirdat
celui de Khosrov, et tous deux étaient encore mineurs en 240,
date du double assassinat.
Sans entrer dans des détails biographiques, nous dirons que
Grigor fut élevé dans les principes du christianisme
à Césarée de Cappadoce, et que Tirdat,
élevé dans la religion de ses aïeux, eût
à subir les vicissitudes des guerres entre les Romains et les
Persans. Il remontait une dernière fois sur le trône, en
287, avec l’appui de l’empereur Dioclétien ; ce fut
à l’occasion des fêtes votives, organisées
à Eriza (Erzinguian) pour célébrer cet
événement, que se révélèrent la foi
et les origines de Grigor, qui après d’atroces tortures
fut jeté dans les cachots ou le puits (Virap) d’Artaschat
(Artaxata), où il restât enfermé une quinzaine
d’années. Il survécut à cette longue
épreuve, et l’histoire voit dans cette circonstance un
témoignage éclatant de l’intervention
providentielle.
A ce moment on vit arriver à Vagharschapat, capitale de
l’Arménie, une foule de vierges chrétiennes, sous
la conduite de l’abesse sainte Gaïanée, fuyant la
persécution qui sévissait dans les provinces de
l’empire romain. La croyance générale était
qu’elles venaient de Rome, à travers la Palestine et la
Mésopotamie : mais rien n’empêche de croire
qu’elles venaient plutôt directement des provinces
limitrophes, et très probablement de Midzbin (Nisibin), si
l’on s’en rapporte aux actes du martyre de sainte
Phrébronie. La beauté exceptionnelle d’une de ces
vierges, sainte Rhipsimée, frappa le roi qui voulut la
posséder. Mais, outre la résistance qu’elle opposa
à ses tentatives, diverses circonstances, comme le martyre des
trente-sept vierges, les accès de lycanthropie, auxquels le roi
fut en proie, l’impuissance des remèdes,
l’insistance de Khosrovidoughte, sa soeur, l’invitant
à implorer l’assistance du dieu des chrétiens, sa
guérison obtenue par les prières de Grigor, rendu enfin
à la liberté, sont des faits qui se
succédèrent au cours des derniers mois de
l’année 300 et les premiers de 301, et qui eurent pour
conséquence la conversion de Tirdat, qui dans son zèle de
néophyte, s’empressa de proclamer le christianisme
religion d’Etat.
Grigor n’étant que simple laïque, ne disposait ni de
missionnaires, ni d’un clergé nombreux ; et pourtant avant
la fin de l’année 301, l’aspect religieux de
l’Arménie était entièrement
transformé; le culte des dieux avait presque disparu, et le
christianisme y était généralement
professé; ce serait là un fait inexplicable, si
l’on n’admettait la préexistence du christianisme
dans le pays comme nous l’avons déjà fait observer.
Les témoignages de cette admirable conversion se trouvent non
seulement dans les récits de contemporains et des historiens du
siècle suivant, mais aussi dans l’existence de monuments,
comme les églises de Sainte-Rhipsimée, de
Sainte-Gaïanée et de Sainte-Marianée ou de
11
Schoghakath, construites au IVe siècle aux environs
d’Etchmiadzine (ancienne Vagharschapat), et dans les tombeaux des
vierges martyrisées, ainsi que dans les inscriptions
authentiques qui s’y rapportent. Un autre témoignage non
moins précieux se trouve également dans l’histoire
d’Eusèbe, qui parle de la guerre de l’année
311, que l’empereur Maximin Daja déclara aux
Arméniens à cause de leur récente conversion.
12
V. FORMATION DE LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE
Par l’état des services
rendus, saint Grigor était naturellement désigné
pour être le chef de l’église arménienne.
Élevé à cette dignité par la volonté
du roi et de la nation, il reçut la consécration
épiscopale des mains de Léonce, archevêque de
Césarée de Cappadoce, en 302. Le fait est confirmé
par tous les historiens et par la tradition nationale. Seulement cette
consécration donna lieu à une controverse en ce qui
concerne sa signification, et par suite, sur la nature des relations
hiérarchiques du siège d’Arménie avec le
siège de Césarée. D’après les grecs,
le siège d’Arménie était suffrageant de
celui de Césarée, et la scission qui les sépara au
Ve siècle, devrait être imputée à un
schisme. D’après les Latins, le siège
d’Arménie, se rattachant originairement à celui de
Césarée, n’aurait été
érigé plus tard en siège autocéphale que
par un privilège du pape Sylvestre I. Tel n’est pas
l’avis des arméniens, qui croient que le siège
d’Arménie est de création apostolique, et
qu’il fut indépendant dès son origine. Il est
certain qu’il ne fut que renouvelé par saint Grigor, et la
consécration qu’il reçut de Césarée,
n’implique nullement une subordination ni une dépendance
hiérarchique.
Ceux qui cherchent à faire de l’Arménie un
siège suffrageant de Césarée se basent sur
l’hypothèse, que la prédication apostolique en
Arménie n’aurait été qu’un
épisode passager, qui aurait pris fin à la mort des
apôtres , que la prédication de saint Grigor
n’aurait été faite que par ordre du siège de
Césarée ; que le christianisme enfin n’aurait
été établi en Arménie, pour la
première fois qu’au quatrième siècle.
Après ce que nous avons dit, nous ne croyons pas devoir revenir
sur les preuves de l’existence formelle du christianisme en
Arménie avant saint Grigor.
Quant au prétendu privilège accordé par Sylvestre,
il n’est basé que sur une pièce apocryphe,
forgée par les Arméniens au temps des Croisades. Cette
pièce avait pour but de défendre à la fois
l’indépendance du siège d’Arménie,
sans blesser l’amour propre de la papauté et de provoquer
l’aide des croisés en faveur de leur royaume de Cilicie.
D’ailleurs, toutes les données historiques,
chronologiques, critiques et philologiques s’accordent pour
prouver la fausseté de ce document, qui n’a plus en sa
faveur aucun défenseur. L’indépendance originelle
du siège d’Arménie, qui n’a jamais
cessé d’être proclamée par les patriarches et
les écrivains de l’église arménienne, est
attestée au surplus par d’autres circonstances.
On sait que le système de juridiction et de dépendance
mutuelle des patriarches et des métropolitains dans
l’empire romain, fut calqué sur l’organisation
civile de préfets et de proconsuls. Les deux institutions civile
et ecclésiastique, se juxtaposaient exactement; par suite, il
arriva que les régions, qui ne faisaient pas partie
intégrante de l’empire, restèrent en dehors de
l’organisation des patriarcats, qui s’y trouvaient
établis; c’est ainsi que se formèrent en dehors de
l’empire les siège indépendants
d’Arménie, de Perse et d’Ethiopie.
Il est vrai que l’existence des provinces de la première
Arménie (Sébaste) et de la deuxième Arménie
(Mélitène), dans les limite de la juridiction de
l’exarchat du pont (Césarée), a pu donner lieu
souvent à une confusion des noms ; car ces deux provinces ont
été confondues avec l’Arménie Majeure et
l’Arménie Mineure; cette erreur apparaît clairement
quand on compare les notices des patriarcats avec les listes, des
provinces civiles.
A aucun moment, le siège de Césarée, ni ceux
d’Antioche et de Constantinople n’ont fait acte
d’autorité ou de juridiction dans l’Arménie
proprement dite ; et tout ce qu’on découvre à cet
égard dans les lettres de saint Basile de Césarée
se rapporte exclusivement aux évêchés de Nicopolis,
de Satala, etc., situés dans les limites de la première
et de la deuxième Arménie, et qui relevaient de
l’exarchat du Pont.
Au surplus, l’histoire des relations ecclésiastiques entre
les grands sièges, au commencement du quatrième
siècle et avant le concile de Nicée de 325,
consciencieusement étudiée, ne contient rien qui puisse
faire croire à l’intervention d’un siège dans
les les affaires d’un autre ; et cela ne saurait surprendre, car
chaque circonscription ecclésiastique était strictement
limitée par la circonscription politique qui lui avait servi de
modèle.
D’autre part, dans l’histoire du quatrième et du
cinquième siècles on ne voit pas qu’aucun
changement ce soit produit dans les relations des sièges
d’Arménie et de Césarée. Cette absence de
13
témoignage permet de conclure qu’un même
système d’indépendance ne cessa de régir
cette église depuis sa création.
En effet, tout ce que les défenseurs de l’opinion
contraire ont pu formuler jusqu’ici, se réduit à de
pures hypothèses; Ils se basent sur un état de choses qui
ne fut nullement celui du siècle dont on parle, mais qui se
rapporte aux siècle postérieurs. Pendant la domination
byzantine en Arménie et plus tard sous l’influence des
Croisades, des incidents de nature confuse et équivoque ont pu
altérer les relations des divers sièges : mais ces
incidents n’ont pu exercer aucune action rétrospective ni
dénaturer les événements des premiers
siècles.
Donc, la consécration de saint Grigor par
l’archevêque de Césarée doit être
attribuée à une circonstance fortuite, peut-être
même à un désir personnel de saint Grigor, dont
l’éducation avait été faite à
Césarée. Elle ne saurait servir d’argument pour en
déduire un système de relations hiérarchiques.
14
VI. L’EGLISE ARMÉNIENNE AU QUATRIÈME SIÈCLE
Saint Grigor a gouverné
l’église arménienne durant un quart de
siècle, accomplissant le nécessaire pour lui donner une
organisation complète et solide. Nous lui devons des canons, qui
portent son nom ; des homélies qui lui sont attribuées,
et certaines dispositions disciplinaires et liturgiques remontent
à son époque. Il créa près de quatre cents
diocèses épiscopaux et archiépiscopaux pour le
gouvernement spirituel de l’Arménie et des pays
environnants. Il présida à la conversion de la
Géorgie, de l’Albanie Caspienne et de
l’Atropatène, où il envoya des chefs et des
ecclésiastiques. Il mourut au moment de la convocation du
concile de Nicée (325). Ses fils lui succédèrent ;
d’abord le cadet, qui était célibataire, saint
Aristakès (325-333), puis l’ainé, saint
Vertanès (333-341), qui était marié. Ce dernier
eut pour successeur son propre fils, saint Houssik (341-347). Le
maintien du patriarcat dans la famille de saint Grigor était
dans les voeux de la nation, soit qu’elle voulût par
là rendre hommage à son grand Illuminateur, soit
qu’elle subît à son insu l’influence
d’un usage païen. Le refus des fils de Houssik
d’entrer dans les ordres amena au siège patriarcal Paren
d’Aschtischat, un parent collatéral (348-352),
bientôt pourtant il retournait à la succession directe,
par l’élection de saint Nersès, petit-fils de
Houssik (353-373). Mais comme le fils unique de ce dernier
n’avait pas l’âge canonique, la nation y pourvut en
appelant successivement Schahak (373-377), Zaven (377-381) et
Aspourakès (381-386), tous issus de la famille sacerdotale
d’Albanius, qui avait secondé saint Grigor, dans la
personne du fils de Nersès, saint Sahak (Isaac), qui accomplit
sur le trône patriarcal le jubilée entier (387-439).
Certes, l’exactitude de la chronologie des patriarches du
quatrième siècle est contestée par les
historiographes modernes, mais les données, qui nous ont servi
à l’établir, sont le résultat
d’études directes faites aux sources primitives.
L’église arménienne du IVe siècle, bien
qu’organisée hiérarchiquement et
administrativement, manquait cependant de l’élément
le plus nécessaire : d’une version de la bible et
d’un rituel écrits dans sa propre langue ;
l’arménien encore dépourvu d’alphabet, ne
pouvait fixer par écrit la parole vivante des textes
sacrés. L’instruction scolaire se faisait en langues
étrangères, et les écoles célèbres
de Césarée de Cappadoce et d’Edesse de
l’Osroène, étaient les seuls foyers où
s’éclairait alors l’Arménie. Le grec
était en usage dans celle de Césarée, où se
rendaient les étudiants des provinces du nord ; le syrien
régnait à Edesse où affluaient ceux de provinces
du sud. Saint Grigor fur le premier à fonder des écoles,
à la tête desquelles il dut placer des maîtres
étrangers. Ses successeurs suivirent cet exemple ; mais ce fut
saint Nersès qui donna la plus vive impulsion aux institutions
d’instruction et de bienfaisance.
Malgré les efforts combinés de saint Grigor et du roi
Tirdat pour christianiser définitivement l’Arménie,
le culte païen n’avait pas cependant disparu
entièrement de ce pays. Dans les districts montagneux les
anciens dieux gardaient encore leurs autels et leurs ministres.
Vainement, les patriarches tentèrent d’extirper les
anciennes coutumes. Elles persistèrent jusqu’à
saint Nersès, qui leur porta le dernier coup. Pourtant on en
trouvait encore des traces du temps de saint Sahak. Ce qui persistait
surtout c’étaient les moeurs païennes qui
continuaient à régner dans le peuple, et
particulièrement dans les palais des souverains et des satrapes.
Les patriarches, au risque d’attirer sur eux-mêmes la
colère du pouvoir civil, durent souvent déployer tout
leur courage pastoral pour combattre les abus et les iniquités
morales de cette société, que le christianisme
n’avait pas encore suffisamment policée. C’est ainsi
que saint Aristakés fut assassiné par le satrape de Dzopk
(Sophènés) ; que saint Vertanés dut se
dérober aux poursuites des montagnards de Sim (Sassoun),
excités par la reine ; que saint Houssik expira sous les verges
du roi Tiran ; et que saint Daniel d’Aschtischat,
préconisé patriarche, eut une fin semblable. Mais ces
persécutions n’attiédirent point le zèle des
saints pontifes.
Sur la doctrine, suivie par ces prélats de l’église
primitive, il n’y a rien de nouveau à dire. Les
mêmes dogmes unissaient au IVe siècle
l’église entière. L’orient et
l’Occident étaient en communion parfaite de foi et de
charité. Les hérésies principales qui surgirent au
cours de ce siècle en Orient, furent celles des Ariens et des
Macédoniens, condamnées par les conciles de Nicée
(325) et de Constantinople (381), dont les décisions furent
strictement suivies par les Arméniens |