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Mgr. M.Ormanian

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MALACHIA ORMANIAN

 

 


Aristakés avait assisté au premier concile ; et si, dans le second, les Arméniens n’eurent point de représentants, ils ne se laissèrent pas toutefois de se conformer à la lettre et à l’esprit de ses décisions.
La liturgie nationale arménienne, avons-nous dit, n’était pas encore formée, faute d’alphabet et d’une littérature appropriée. La bible et les rituels étaient lus en langues grecque et syriaque. Mais comme le peuple ignorait ces deux langues, on lui en donnait une traduction orale à l’église même. Une classe spéciale de traducteurs (Thargmanitch) était préposée au service religieux, pour traduire oralement les passages des saintes écritures lus par les lecteurs (Verdzanogh). Ils expliquaient les prières rituelles et enseignaient au peuple, dans sa langue maternelle, certaines prières tirées des psaumes et des offices. Si l’on fait attention aux différences que présentent les locutions, adoptées pour l’interprétation des psaumes de offices et du texte des écritures, on arrive à distinguer deux traductions : l’une datant du IVe siècle à l’usage du peuple, et l‘autre classique du Ve, d’après le texte grec.
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VII. COMMENCEMENT DE LA LITTÉRATURE ARMÉNIENNE

L’absence d’alphabet et de toute littérature écrite constituait un obstacle fondamental, non seulement au développement de la vie intellectuelle et sociale de la nation, mais encore à l’existence et à l’autonomie de l’église, qui ne pouvait sans cela ni former ni consolider sa constitution propre. Le peuple ne disposait d’aucun instrument permanent d’édification spirituelle ; car de simples traductions orales ne pouvaient satisfaire aux aspirations de son coeur. Cet état de choses devait tout d’abord solliciter l’attention du patriarche S. Sahak. Profondément versé dans les sciences helléniques et syriaques, il était supérieur aux savants de son époque, au dire de ses contemporains.
S. Mesrop-Maschtotz, un ancien secrétaire du roi, disciple du patriarche Nersés, conçut le dessin d’extirper les derniers débris du paganisme dans la province de Golthn (Akoulis). Mais il s’aperçut des inconvénients de l’absence de l’alphabet, quand il ne put laisser aucun enseignement écrit dans les mains du peuple, qu’il venait d’évangéliser. D’accord avec le patriarche Sahak, il sollicita le roi Vramshapouh de remédier à cette situation. Ceci se passait en 401, à l’aurore du Ve siècle. le roi mit à leur disposition toutes les ressources dont il put disposer. Enfin, en 404, Mesrop arrivait à combiner un alphabet admirablement approprié au génie de la langue arménienne. Et comme pour mener à bien ce travail, il avait imploré l’appui du ciel, il attribua son succès à la faveur divine. Aussi les Arméniens se sont ils toujours montrés fiers de leur littérature, dont l’origine leur paraît surnaturelle. Après que S. Mesrop eût inventé l’alphabet à Balahovit (Palou), S. Sahak ne cessa de poursuivre une oeuvre, à la fois littéraire et sacrée. Aussi c’est à ce dernier que les Arméniens reconnaissants ont décerné le titre d’IIluminateur des intelligences par la littérature, comme saint Grigor avait été celui des âmes par la foi, et S. Nersés celui des coeurs par les bonnes moeurs.
L’alphabet arménien comprenait trente-six caractères, susceptibles de rendre tous les sons de la langue. Plus tard leur nombre devait s’accroître de deux lettres complémentaires, ce qui le porta à trente-huit. la combinaison en est si heureuse, qu’il peut sans difficulté rendre même la plupart des sons des langues étrangères. Mais bornons-nous à parler ici que des conséquences de cette innovation du point de vue ecclésiastique.
La première oeuvre entreprise fut la traduction de la bible, à laquelle se consacrèrent S. Sahak et S. Mesrop et le groupe des élèves choisis parmi la classe des traducteurs. L’histoire évalue leur nombre à une centaine, dont soixante avaient été formés par Sahak, et le reste par Mesrop. La traduction arménienne de l’ancien testament a été faite sur le texte grec des Septante, mais avec beaucoup de variantes en conformité avec la traduction syriaque. Ce travail, commencé en 404, prenait fin en 433, après une dernière révision, faite par S. Sahak, sur un exemplaire expressément envoyé par le patriarche de Constantinople. Cela fait, on s’occupa à composer des livres liturgiques, comme la messe, les rituels du baptême, de la confirmation, de l’ordination, du mariage, de la consécration des églises et des funérailles, les offices du jour et le calendrier. S. Sahak collabora à cette oeuvre, soit directement, soit indirectement avec l’aide de ses disciples. Cette organisation liturgique s’inspire de celle de S. Basile, c’est-à-dire de la liturgie de l’église de Césarée. On conviendra qu’il n’y a rien que de très naturel, si l’on songe que les chefs de l’église arménienne, comme nous l’avons dit plus haut, avaient puisé leur enseignement dans les écoles de Cappadoce.
Mais tout en suivant de près la liturgie de Césarée, on ne s’astreignit point à une traduction servile. S. Grigor avait fait de larges emprunts aux usages nationaux et aux rites païens, qu’il avait transformés en rites chrétiens. Ces usages avaient eu le temps, en l’espace d’un siècle, d’enfoncer des racines trop profondes dans les moeurs, pour que les nouveaux organisateurs puissent se soustraire à leur influence. Aussi refusèrent ils de se plier entièrement aux exigences du rite grec. Ce qui est absolument propre à la liturgie arménienne, ce sont les hymnes (scharakan) d’une saveur si originale, et qui résonnent comme un écho des vieux chants nationaux. Ils offrent aussi quelque analogie avec les hymnes syriaques de S. Ephrem.
Le trait distinctif de cette littérature primitive, c’est l’abondance des traductions des oeuvres des saints-pères grecs. A noter ce détail intéressant, que certains de ces ouvrages, perdus dans leur
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langue originelle, se sont conservés en traduction. Outre les saints pères, ils ont traduit la plupart des oeuvres des philosophes de l’antiquité. Comme oeuvres originales on ne peut mentionner que quelques livres d’histoire ancienne et contemporaine.
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VIII. L’EGLISE ARMÉNIENNE AU Ve SIÈCLE

Le patriarcat de S. Sahak remplit tout le premier tiers de ce siècle ; à part les succès littéraires que nous venons d’indiquer, cette époque ne se signale par aucun événement digne d’être rapporté, de sorte que force nous est de reconnaître dans ce succès l’intervention de la Providence. Elle seule a eu la force de préserver la nation d’une ruine certaine, en lui donnant les éléments d’une existence spéciale et indépendante, alors que toutes les circonstances sociales et politiques conspiraient contre elle. L’Arménie avait été partagée entre les Grecs et les Persans, quand (387) S. Sahak fut élu au patriarcat par la volonté de Khosrov, roi de l’Arménie persane, et qu’Arschak régnait dans l’Arménie grecque. S. Sahak dut user de prudence pour être reconnu et agréé à la fois par les deux partis. Peu après l’Arménie grecque était livrée à l’administration des gouverneurs byzantins, et l’Arménie persane, après le règne relativement pacifique de Vramschapouh, était gouvernée d’abord par le persan Schapouh, puis par l’arménien Artaschés, jeune homme sans frein. Les satrapes arméniens portèrent accusation contre leur roi devant le suzerain persan, demandant sa destitution et son remplacement par un gouverneur-général persan. On fit droit à cette requête sans difficulté, et le satrape persan Vehmirschapouh fut aussitôt nommé gouverneur-général de l’Arménie persane (428). Les satrapes arméniens ayant sollicité S. Sahak de s’unir à eux, ils employèrent tous les moyens, les promesses comme les menaces, pour conjurer cette entente ; mais n’ayant pu y parvenir, ils accusèrent le patriarche d’être de connivence avec le roi contre le souverain persan. Cette manoeuvre eut pour conséquence la déposition et l’exil en Perse de S. Sahak, et la nomination d’un anti patriarche dans la personne de Sourmak (428).
Ce changement amena une forte perturbation dans les affaires d’Arménie. le siège patriarcal se trouvait administrativement entre les mains des anti-patriarches, qui prélevaient à leur profit les revenus et les avantages de la charge. Ils se succédèrent rapidement ; Sourmak (428), Birkischo (429), Schimuel (432), puis Sourmak reprenait de nouveau le pouvoir en 437. Toutefois, l’épiscopat, le clergé et le peuple refusèrent d’approuver le nouvel état des choses car aux yeux de la nation, S. Sahak restait toujours le chef spirituel. De retour en Arménie (432), il se retirait à Blour (Yahnitépé), dans la province de Bagrévand (Alaschkert), ou S. Mesrop et S. Ghévond l’assistaient dans les affaires religieuses et spirituelles; à aucun moment ses ouailles ne furent abandonnées par lui.
En dépit de cette situation précaire, il ne cessa de prendre une part active aux affaires de l’église universelle. Le concile d’Ephèse (431) venait de condamner les erreurs de Nestor. les décrets y relatifs avaient été apportés de Constantinople à S. Sahak par ses disciples. Mais les livres de Théodore de Mopsueste, le précurseur de Nestor, avaient échappé à l’attention du concile. aussi les Nestoriens profitèrent de cette circonstance pour couvrir leurs erreurs du nom de Théodore. S. Sahak intervenant, convoqua le concile d’Aschtischat (435), puis releva les erreurs de Théodore dans une lettre dogmatique, qu’il écrivit à Procle de Constantinople. Cette lettre servit de base au concile de Constantinople de 553, pour la condamnation des Trois-Chapitres.
La mort de S. Sahak (439) fut le prélude d’une situation plus pénible encore. Sourmak occupait toujours le siège patriarcal comme chef reconnu par le gouvernement, tandis que S. Mesrop continuait à gérer le spirituel ; mais il ne tarda pas à suivre S. Sahak dans la tombe (440). S. Hovsep (Joseph) de Hoghotzim fut appelé à lui succéder dans la gérance des affaires spirituelles, et l’intervention de l’arménien Vassak Suni, gouverneur-général, réussit, à la mort de Sourmak (444), à le faire reconnaître comme patriarche par le gouvernement persan.
Le roi-des-rois, qui avait annexé l’Arménie à son empire, était sollicité par les ministres de la religion de Zoroastre, à abolir le christianisme en Arménie, en contraignant les habitants à adopter le culte du soleil et du feu. Pour arriver à ses fins le roi s’employa d’abord à dégarnir l’Arménie de ses forces militaires, qu’il envoya guerroyer contre les barbares du Caucase. Après quoi il publia (449) un édit, par lequel il rendait la religion de Zoroastre obligatoire pour tous les sujets indistinctement. alors commença une ère de persécutions, au cours de laquelle S. Atom Gnouni et S. Manadjihr Rischtouni subirent le martyre avec leur milices. l’épiscopat réuni à Artaschat (450),
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proclama son inviolable fidélité à la foi dans une lettre apologétique. Malgré cette résistance unanime les chefs des satrapes arméniens, au nombre de dix, furent appelés en Perse et contraints de renier leur religion. On les mit en dans l’alternative ou de s’exécuter, ou de quitter le pays sans direction. Ils feignirent d’abjurer pour pouvoir retourner chez eux et afin d’organiser la résistance.
Les ministres du culte du soleil et du feu, munis de leurs symboles, accompagnaient triomphalement les faux renégats, mais ils furent dispersés dans les plaines de Bagrévand par le peuple armé, que conduisait l’archiprêtre S. Ghévond. Le délai d’une année - d’août 450 à août 451- qui avait été accordé pour renoncer au christianisme avait été mis à profit pour préparer la résistance contre les troupes, qui allaient arriver pour veiller à l’exécution de l’édit royal. Il est vraisemblable que si les Arméniens avaient, dans cette circonstance, réuni leurs forces, ils auraient pu facilement avoir raison de l’armée ennemie. Malheureusement, une partie des satrapes, d’accord avec le gouverneur Vassak, était définitivement gagnée à la cause persane. Quand le 26 mai 451, à la journée d’Avaraïr, soixante-six mille Arméniens, sous le commandement de Vardan Mamikonian, tinrent tête à une armée de deux cent vingt mille Persans, un nombre considérable d’arméniens allaient renforcer les rangs de l’ennemi. Vardan et huit autres généraux, ainsi que mille vingt sept hommes tombèrent sur le champ de bataille. La mort de ces martyrs est commémorée dans le calendrier arménien le jeudi gras.
A partir de ce moment l’église arménienne entra dans une ère de troubles, causés surtout par les difficultés extérieures qui l’absorbaient entièrement. Le patriarche S. Hovsep, accusé d’avoir été l’instigateur du mouvement religieux, fut arrêté, conduit en Perse et martyrisé avec d’autres membres du clergé (454) dont la mémoire est célébrée sous le nom des SS. Ghévondian (léonciens). Il eut pour successeurs Mélité (452-456) et Movsès (456-461), puis le célèbre Güt d’Arahèze (461-478), qui dut tenir tête aux efforts incessants des persans pour imposer leur religion. Une fois encore les arméniens durent s’armer sous la conduite de Vahan Mamikonian, neveu de S. Vardan. Les hostilités continuèrent sous le patriarche Hovhannès Mandakouni (478-490), successeur de Güt. Cette situation menaçait de s’éterniser, lorsque le nouveau roi Valarse, s’avisant de l’inutilité de ces efforts, y mit enfin un terme. Sagement, il proclama la liberté religieuse et nomma Vahan d’abord commandant militaire (484), puis gouverneur-général de l’Arménie (485), ce qui assurait la paix civile et religieuse de l’Arménie. Le vénérable patriarche Hovhannès s’empressa de transférer son siège dans la nouvelle capitale, à Douine, sous la protection du gouvernement, et là il put consacrer tous ses soins aux réformes intérieures de l’église et du peuple. Il sut si bien réparer, grâce à la sagesse de son administration, les ruines accumulées par les guerres des dernières années, que son nom reste le plus honoré après celui de S. Sahak.
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IX. DU CONCILE DE CHALCÉDOINE

Le zèle déployé par l’archimandrite Eutychès de Byzance, pour combattre les erreurs de Nestor, eut un effet contraire à celui qu’attendait son auteur. Son intervention donna lieu à d’interminables controverses sur l’union des natures ou la double nature du Christ, et suscita des querelles entre les sièges de Constantinople, d’Alexandrie et de Rome. L’école d’Antioche, suivie en cela par le siège de Constantinople, professait un enseignement, où s’affirmait une certaine séparation entre la divinité et l’humanité en Jésus-Christ, tandis que l’école d’Alexandrie soutenait l’union étroite des deux natures dans la crainte de porter atteinte au mystère de la rédemption. Dans le troisième concile oecuménique d’Ephèse (431) avait triomphé la doctrine alexandrine, et la formule de S. Cyrille d’Alexandrie, qui reconnaissait une nature unie dans le Verbe incarné, était devenue la devise du christianisme. Nestor, élève de l’école d’Antioche, proclamé patriarche de Constantinople, qui enseignait l’existence d’uns simple unité morale entre les deux natures, venait d’être condamné par la sentence du concile. L’archimandrite Eutychès, vieillard septuagénaire, émettait (447) un enseignement qui poussait l’union jusqu’au mélange des deux natures, ce qui impliquait la presque disparition de la nature humaine et l’origine céleste du corps du Christ.
C’est sur cette opinion que Flavien de Constantinople condamna Eutychès et sa doctrine, dans un concile particulier, qui se tient à Constantinople (448). Dioscore d’Alexandrie crut voir dans cette décision le rejet de la doctrine de son école et de celle de son prédécesseur, et le retour au nestorianisme. Il réunit donc à nouveau concile à Ephèse (449) , où il réussit à faire condamner Flavien et les Nestoriens. A son tour, Léon I de Rome, prenant la défense de Flavien, réunissait un concile particulier à Rome (450) contre Eutychès et Dioscore. Ensuite, pour donner plus de poids à sa décision, il déterminait l’empereur Marcien à convoquer un concile général à Chalcédoine, où, grâce aux moyens coercitifs, il faisait reconnaître comme définitive sa doctrine et sa lettre à Flavien, appelé le Tomos de Léon .
On s'expliquera mieux l'acharnement des deux partis, si l'on songe qu'il y avait là non seulement un problème de théologie, comme la question abstraite des natures en Jésus-Christ, mais un intérêt éminemment concret à sauvegarder, qui était l'influence des patriarcats. A l'époque du concile de Nicée, le monde gréco-romain était partagé entre les trois sièges de Rome, d’Alexandrie et d'Antioche, et chacun agissait dans le cercle de sa juridiction, sans prétendre à la prééminence. Mais cette situation devait changer au commencement du Ve siècle. Constantinople venait d'être érigée en patriarcat par le concile tenu en cette ville (391) et la décadence de plus en plus croissante de l'ancienne Rome, et l'influence grandissante de la Nouvelle, avaient fait croire aux patriarches de Constantinople qu'ils étaient supérieurs aux autres. Or, le patriarcat d'Alexandrie ne pouvait tolérer ces visées ambitieuses. Pénétrés de l'importance du rôle qu'il avait joué dans les conciles précédents et plus encore des mérites éclatants de ses titulaires, comme Alexandre, Athanase, Théophile, Cyrille et Dioscore, il croyait pouvoir s'arroger le droit de dicter la doctrine chrétienne et s'ériger en arbitre de la vérité dogmatique II prétendait que les triomphes d'Athanase à Nicée et de Cyrille, à Ephese ne pouvaient pas être diminués par les prétentions de Flavien et de Léon, dont les démarches étaient presque une insulte à l'adresse du siège d'Alexandrie. Constantinople et Rome s'allièrent alors pour combattre l'ennemi commun; et l'on vit le bras séculier de Marcien consacrer le prétendu succès de Chalcédoine contre le siège d' Alexandrie. Mais le succès, à vrai dire, n'était ni réel ni solide. Le concile de Calcédoine, entre autres, avait reconnu la préséance du siège de Constantinople, mais Rome refusait de la reconnaître dans la crainte d'être attaquée a son tour subtilement ; il établissait une distinction entre les canons admissibles et les canons inadmissibles d'un même concile. L'épiscopat du monde gréco-romain s'était partage en deux camps, et les ouailles se livraient a des manifestations violentes; le scandale d'avoir favorisé le nestorianisme gagnait du terrain, et la subtile distinction établie entre la dualité des personnes et la dualité des
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natures, ne suffisait pas a tranquilliser les esprits. Les décrets de Chalcédoine restaient ainsi en suspens ; Ils n'étaient point admis par tous. Un nouveau concile tenu a Antioche (476) en déclara suspecte la doctrine, et l'empereur Basilisque interdit d'en appuyer les décrets. L'empereur Zénon publia le Henoticon (482), par lequel il leur déniait toute autorité, basant son opinion sur le concile d'Ephese de 431. Enfin l'empereur Anastase, par un nouveau décret (471), diminuait l'importance du concile de Chalcédoine en le dépouillant de toute autorité. Tout cela avait pour but de combattre le nestorianisme, qui, s'éloignant du monde grec, se réfugiait au milieu de l'élément syrien, et profitait de la liberté qui lui était laissée par les rois de Perse.
L'Arménie resta en dehors de ces querelles jusqu'au commencement du VIe siècle. Les conciles convoqués pour et contre Eutychès avaient eu lieu à son insu ; celui de Chalcédoine qui avait réuni le 8 octobre 451, n'avait été convoqué qu'après la grande journée d'Avaraïr (26 mai 451). Le pays se trouvait alors, nous l'avons dit plus haut, dans Ia plus grande confusion; le patriarche et l'épiscopat étaient incarcérés ou exilés; les satrapes persécutés ou dispersés, les milices débandées, et le peuple terrorisé. Dans ces conditions, on conçoit que les querelles dogmatiques n'aient pu éveiller son attention. Mélitè et Movsès, qui succédèrent à S. Hovsep, n'étaient guère en état de s'en occuper. Les patriarches Güt et Hovhannès, bien que renommés pour leur instruction et leur capacité, furent de nouveau victimes de persécutions religieuses. Et quand, plus tard, le calme se fut rétabli, c'est à peine si Hovhannès eut le temps nécessaire pour se recueillir et mettre de l'ordre dans les affaires intérieures. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, si le concile de Chalcédoine n'avait encore excité aucune passion en Arménie quarante ans après sa convocation.
Les premières rumeurs vinrent du côté de la Perse, sous le patriarcat de Babken d'Othmous (490-515). Les Nestoriens s'étaient installés dans la Mésopotamie persane. Comme les Syriens, restés fidèles à la doctrine orthodoxe du concile d'Ephèse, souffraient beaucoup de leur ascendant, ils demandèrent à l'église arménienne une règle de conduite. Les Arméniens, scrupuleusement fidèles aux principes anti-nestoriens de S. Sahak, ne pouvaient consentir à aucune transaction de doctrine. Les Nestoriens se prévalaient de l'autorité du concile de Chalcédoine convoqué par l'église de Constantinople, hostiles à l'église d'Alexandrie, tandis que les Arméniens restaient attachés à cette dernière depuis les origines. De plus, ce concile était l'oeuvre de Marcien, qui avait repoussé la députation arménienne, venue pour lui demander secours contre la persécution persane. En outre, le concile de Marcien était désavoué par ses successeurs, et les édits de Basilisque, de Zénon et d'Anastase avaient officiellement rejeté la profession de foi chalcédonienne. Dans ces conditions il est aisé de deviner quelle pouvait être l'attitude des Arméniens. Le concile des évêques arméniens, géorgiens et caspio-albaniens réuni à Douine (506), sous la présidence de Babken, proclama officiellement la profession de foi éphésienne, et rejeta tout ce qui était nestorien ou suspect de nestorianisme, inclusivement les actes du concile de Chalcédoine. Il n'alla pas cependant jusqu'à adopter la doctrine d'Eutychès, dont le nom, uni à ceux d'Arius, de Macédon et de Nestor, fut officiellement condamné. Telle fut la première déclaration de l'église arménienne au sujet du concile de Chalcédoine. Plus tard les églises grecque et latine, renonçant à leur opposition, le reconnurent comme quatrième concile oecuménique. L'église arménienne ne voulut point de cette transaction inspirée par des pensées qui n'avaient rien de théologique. Elle resta ferme sur sa première détermination et ne cessa de garder une attitude ultra-conservatrice. Elle s'attacha à repousser toute nouvelle addition dogmatique sur le dépôt de la révélation ainsi que toute innovation qui aurait pu altérer la foi primitive. Elle ne pouvait ignorer que le grand moteur de la question chalcédonienne était la jalousie réciproque des patriarcats du monde gréco-romain, question qui ne pouvait l'intéresser. Elle n'entendait pas non plus subir la volonté du patriarcat de Constantinople, qui avait travaillé à Chalcédoine pour la préséance et pour la prééminence de son siège, en prenant pour point d'appui la force du bras séculier.
La profession de foi arrêtée à Douine (506) constitue le principal événement du patriarcat de Babken. Le même principe fut sauvegardé sous ses successeurs: Samuel d'Ardzké (516-526), Mousché d'Aïlaberk (526-534), Sahak II de Ouhki (534-539), Kristapor de Tiraritch (539-545), et Ghévond d'Erast (545-548). En dehors de ces faits nous n'avons rien de particulier à signaler sur
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cette période d'une quarantaine d'années. La décision prise à propos du concile de Chalcédoine fut confirmée sous le patriarcat de Nersès II de Bagrévand (548-557), dans le concile de Douine (554), qui hautement proclama la foi éphésienne contre les erreurs nestoriennes et les prétentions chalcédoniennes.
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X. QUERELLES SUCCESSIVES

L'histoire de l'église arménienne présente une série de questions religieuses, qui, bien que s'étant posées au cours de plusieurs siècles, n'ont pourtant pas altéré sa situation normale. Nous n'entendons nullement entrer dans les détails de ces querelles, qui ne sauraient intéresser le lecteur étranger. Bornons-nous à dire qu'elles eurent pour cause l'influence politique des états qui dominaient l'Arménie, ou qui étaient en contact avec elle. Ce pays ayant perdu son indépendance, passa tour à tour sous la domination persane, grecque et arabe, dont les tendances politiques s'inspiraient de l'état religieux du pays. Les Arméniens ne pouvaient guère se soustraire à l'influence de cette tactique. Ne voulant pas se départir de leurs principes dogmatiques, établis par l'acte du concile de 506, et, d'autre part, cherchant à se ménager les sympathies et les avantages qui pouvaient leur revenir de l'influence politique des états prépondérants, ils s'attachaient à ne blesser l'amour-propre de personne, et ci faire acte de condescendance, sans se mettre en contradiction avec leurs principes. L'Arménie fut souvent partagée entre divers états, mais son sort dépendait de celui qui possédait la majeure partie du pays. La domination persane exercée par les satrapes nommés par les rois-des-rois, y joua un rôle prépondérant durant deux siècles entiers (428-633). Puis les curopalates, nommés par les empereurs byzantins, remplacèrent les satrapes. La domination grecque fut de courte durée, de soixante ans environ (633-693) ; car bientôt les Sarrasins y établissaient définitivement leur pouvoir. Les représentants des califes ont exercé en Arménie une administration directe, qui dura plus d'un siècle et demi (693-862). Mais ce ne fut point une conquête de tout repos; les compétitions et les guerres gui mettaient aux prises les états différents, avaient toujours ce pays pour champ de bataille. Les Arméniens, aux prises avec des influences contradictoires, avaient une politique irrésolue, soucieux de ne pas compromettre leurs intérêts politiques, ni ceux de la foi. L'influence de l'empire grec, toujours prépondérante en matière de religion, même quand elle n'était pas imposée par le pouvoir civil, pressait les Arméniens d'accepter la foi chalcédonienne. Pour l'amener à résipiscence on lui promettait d'améliorer sa situation politique. Les Perses et les Arabes faisaient miroiter à leurs yeux des promesses analogues, à la condition qu'ils s'éloignassent des Grecs. Les Arméniens ne pouvaient et ne voulaient pas céder aux suggestions de ces derniers, en acceptant la profession de foi chalcédonienne; ils n'entendaient pas non plus exciter leur inimitié; à plus forte raison refusaient ils de se livrer aux mains des puissances non chrétiennes. Cette situation difficile et cet esprit d'indécision caractérisent particulièrement l'histoire de l'église arménienne du VIe au IXe siècle, période que nous essaierons de retracer succinctement en évoquant les événements les plus saillants. Les relations avec les chrétiens de Perse, dont nous avons vu les premières manifestations au temps de Babken, sont caractérisées par leurs recours continuels au patriarcat arménien. Celui-ci s'employait à les protéger contre les envahissements des Nestoriens, qui avaient su gagner la cour persane, grâce à leur esprit anti-grec. Le patriarche Kristapor de Tiraritch, entre autres, ne se borna pas à défendre les anti-nestoriens devant le roi-des-rois, il consacra leurs évêques et donna tous ses soins à l'administration de leur église. On connaît l'histoire du deuxième concile de Constantinople, que les Grecs et les Latins considèrent comme cinquième concile oecuménique. L'excitation causée par celui de Chalcédoine n'était pas encore apaisée à l'époque où Justinien monta sur le trône (527). Comme ses efforts pour ramener le calme restaient sans effet, il entreprit de faire condamner les Trois-Chapitres, c'est-à-dire les écrits de Diodore de Tarse, de Théodore de Mopsueste et d'lbas d'Édesse, acquis aux idées de Nestor, en contradiction avec les décrets éphésiens, et en conformité avec la profession chalcédonienne. Justinien pensait donner ainsi satisfaction aux orthodoxes éphésiens, et modérer en même temps les tendances des chalcédoniens. Le décret de convocation du nouveau concile fut publié (546), mais les papes de Rome ne cessèrent de soulever des difficultés, de crainte que la condamnation indirecte du Tomos de Léon, n'affaiblît leur prestige. Le pape Agapet, convoqué à Constantinople, y mourut avant d'arriver à une solution. Vigile, nommé par l'empereur à la condition de proclamer la condamnation des Trois-Chapitres, ne fut pas reconnu par les Romains, qui lui proposèrent Silvère; mais la mort de ce Dernier fit cesser l'opposition, et Vigile fut reconnu. Le concile s'ouvrit enfin (553), et les
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Trois-Chapitres y furent condamnés avec le concours de ce dernier. C'est ainsi que prit fin la question chalcédonienne dans le monde gréco-romain par un moyen indirect, ou l'on accentuait l'idée de l'unité en Christ, définie au concile d'Ephèse. Les Arméniens restés fidèles à ce concile, malgré les tergiversations des chalcédoniens, ne sentaient nullement le besoin de nouvelles définitions; aussi refusèrent-ils d'attacher aucune importance à ses décrets, bien qu'ils fussent non seulement conformes à leurs principes, mais basés sur l'autorité du patriarche S. Sahak, dont la lettre à ProcIe fut lue solennellement dans le concile, immédiatement après la lecture des chapitres de S. Cyrille d'Alexandrie. Le patriarche Nerses II de Bagrévand se contenta, au concile de Douine réuni l'année suivante (554), de proclamer les doctrines éphésiennes en opposition avec les prétentions chaIcédoniennes. Les suggestions grecques, impuissantes sur l'esprit des Arméniens, trouvèrent un accueil favorable chez les Géorgiens. Leur patriarche Kurion, bien qu'élevé et promu dans le patriarcat arménien, conçut l'idée de se séparer de ce siège et de se rallier au patriarcat de Constantinople pour capter la faveur impériale. L'adhésion aux décrets de Chalcédoine était la condition de cette soumission. Les efforts de Vertanes, régent du patriarcat arménien après la mort du patriarche Movsés II d'Eghivart (574-604), et ceux du nouveau patriarche Abraham d'Aghbatank (607-615), ne purent l'empêcher, et l'église géorgienne, Kurion en tête, définitivement gagné à la foi chalcédonienne, fut annexée à l'église grecque. Le concile de Douine (609) scella cette séparation de l'église orthodoxe arménienne. Mais cet événement devait avoir dans la suite des temps des conséquences fâcheuses pour l'église géorgienne. Car sous la domination russe au Caucase, au commencement du XIXe siècle, son existence nationale n'avait plus aucune raison d'être, vu l'identité de principes, qui fondait l'église géorgienne dans l'église russe. Aujourd'hui tout est russifié en Géorgie; hiérarchie et clergé, liturgie et langue; l'exarque lui-même et Ies évêques de la Géorgie se recrutent dans le clergé russe. Nous ne passerons ras sous silence le dernier effort tenté par les Grecs, pour gagner les Arméniens à leur cause. Comme une partie de l'Arménie était tombée sous la domination byzantine, Constantinople s'empressa d'y installer un patriarche à sa dévotion (590), du vivant de Movsès II. Ce fut Hovhannés de Bagaran. Mais cette nouvelle tentative resta vaine; car le siège antipatriarcal finit avec Hovhannés lui-même, qui tomba entre les mains des Persans (611). Les Grecs ne crurent pas devoir lui donner un successeur. Ils y furent d'autant moins encouragés que les Arméniens de la domination grecque eux-mêmes refusèrent de reconnaître le patriarche intrus, ainsi que la profession de foi chalcédonienne, qu'il représentait.
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XI. ON REVIENT AUX QUERELLES

La Perse avait envahi l'empire grec (614), et enlevé à Jérusalem la relique de la Sainte-Croix; l'armée persane vint camper sous les murs de Constantinople. Ce ne fut que plus tard que l'empereur Héraclius, sortant de sa torpeur, engagea une lutte, qui fut couronnée de succès (623). Les Persans, battus, durent restituer la précieuse relique à la Ville-Sainte. Les troupes arméniennes, conduites par Megège Chtouni, avaient contribué en grande partie au succès de la campagne. Ce fut à la suite de ces événements heureux, que Héraclius conçut le projet de réaliser l'union dogmatique des Grecs avec les Arméniens. Pour atteindre ce but, il essaya d'imposer à ces derniers les décrets de Chalcédoine, que l'église grecque avait reconnus après la condamnation des Trois-Chapitres. Plein de cette pensée, il se rendit une seconde fois en Arménie pour entamer les négociations. Le siège patriarcal était occupé alors par Yezr (Esdras) de Parajenakert, qui avait succédé à Abraham d'Aghbatank, à Comitas d'Aghtzik (615-628), et à Kristapor II Apahouni (628-630). Les hésitations de Yezr et de ses évêques, et les conférences entre Grecs et Arméniens, prirent fin par l'adhésion à une formule de foi, imposée par l'empereur. Cette formule était en tout conforme à la profession de foi des Arméniens, sauf qu'on y passait sous silence le concile de Chalcédoine. Elle fut approuvée par un concile spécial tenu à Karine (Erzeroum), et solennellement consacrée par la célébration d'une messe (632) où communièrent ensemble Grecs et Arméniens. Cependant la soumission du patriarche à la volonté de l'empereur, avait irrité l'épiscopat et le peuple arméniens. Une vive animosité s'était déchaînée contre Yezr; mais, quoi qu'on pût faire, on n'arriva pas à le faire déposer; néanmoins le sentiment d'indignation, qu'excita sa conduite, s'est conservé à travers les siècles, au point que son nom figure encore sur la liste des patriarches avec l'initiale renversée. Cependant, pour être juste, il faut ajouter que Yezr ne pouvait guère être plus chalcédonien que Héraclius, défenseur de la doctrine monothélite et protecteur du patriarche Serges, qui était l'auteur de cette doctrine. Le monothélisme, sous un aspect différent, était la reprise de la doctrine monophysite du concile d'Ephèse, que les Arméniens avaient soutenue avec acharnement. Ne pouvant revenir sur la question du concile de Chalcédoine, dont la sanction avait été approuvée par le concile de 553, les monothélites cherchaient à en détourner les effets, soit par la condamnation des Trois-Chapitres, soit en soutenant l'union des volontés en Christ, au lieu de l'union des natures. Nous nous arrêterons un instant sur la personne du patriarche Nersès III d'Ischkhan, surnommé Schinogh (l'Edificateur), à cause de l'activité qu'il déploya au cours de son administration. Cet ancien militaire était monté sur le trône au commencement de l'invasion des Sarrasins (641). L'Arménie perplexe ne savait si elle devait se déclarer pour ses anciens dominateurs, ou pour les nouveaux envahisseurs. Nersès, lui, était favorable à la domination grecque, mais outre que les grecs étaient inactifs et impuissants, les chefs militaires de la nation, Sembat Bagratouni et Théodoros Rischtouni, se voyaient obligés de faire leur soumission aux Sarrasins. L'empereur Constantin IV voulut tirer vengeance de la défaillance des Arméniens, et à la tête de son armée tenta encore de les soumettre à son autorité religieuse. Le patriarche Nersès III réussit à calmer l'empereur; mais après la retraite des Grecs, un nouveau concile, convoqué à Douine (645), proclamait hautement la résolution de n'admettre que les trois premiers conciles, et de rejeter tout ce qu'on y avait ajouté postérieurement. Mais la question politique mit en opposition le patriarche Nersès et le grand satrape Théodoros, qui était toujours du côté du plus fort. Le patriarche se retira alors des affaires jusqu'à la mort de Théodoros, qui eut lieu six ans après. Alors seulement l'influence grecque reprit avec Nersès, mais toujours faible et hésitante. Cette situation continua après la mort de Nersès (661) dont les successeurs furent Anastase d'Akori (661-667), Israël d'Othmous (667-677) et Sahak III de Tzorapor (667-703). Pendant le pontificat de ce dernier, la domination arabe s'établit définitivement en Arménie, et par la même occasion les querelles gréco-arméniennes perdirent de leur importance. Au surplus, les califes avaient intérêt à voir ces derniers régler leurs affaires religieuses dans un sens opposé aux idées grecques. Le patriarche Sahak III avait entrepris un voyage à Damas pour aller rendre visite du calife, lorsqu'il mourut en route. Toutefois sa démarche aboutit à un résultat, car le calife accorda la plupart des privilèges religieux qu'il était venu lui demander. Le fait le plus saillant du patriarcat
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d'Eghia (Elie) d'Ardjesch (703-717), son successeur, fut le zèle qu'il déploya pour maintenir l'Albanie Caspienne dans la communion de l'église arménienne. Leur patriarche, Nersès Bakour, tenté par l'exemple de Kurion, penchait du côté de la communion de l'église grecque. Il fut destitué immédiatement et remplacé par Siméon. Eghia fit aussi preuve d'énergie contre quelques théologiens arméniens, élevés aux écoles de Constantinople, qui voulaient prendre la défense des décrets de Chalcédoine. Le patriarche Hovhannès III d'Otzoun, surnommé Imastasser (le Philosophe), esprit cultivé, savant et diplomate à la fois, est la figure la plus éminente de l'époque. Ses écrits contre les erreurs, ses réformes disciplinaires et liturgiques, témoignent d'une profonde érudition. Il est l'auteur des collections des canons ecclésiastiques et des lettres chroniques, lesquelles forment un code de droit-canon. A remarquer qu'elles sont antérieures à la collection pseudo-isidorienne de l'église romaine. Ses relations avec les califes, les privilèges, ainsi que les concessions qu'il en obtint au profit de l'église et de la nation, font honneur à ses qualités administratives. Dans l'ordre religieux, il réussit à trancher la grosse question de la corruptibilité du corps du Christ, soulevée par les orthodoxes monophysites. Elle avait donné naissance aux sectes des Julianides et des Sévériens, et déterminé une scission entre les églises syrienne et arménienne. Le conci!e de Manazkert, convoqué (726) sous la présidence de Hovhannès, composé d'évêques arméniens et syriens, adopta dix canons, où l'on s'attacha à éliminer les exagérations des deux sectes. La doctrine saine sur l'origine et les qualités naturelles du corps du Christ y fut approuvée, tout en sauvegardant la vénération pour le corps du Verbe Incarné, non assujetti au péché et destiné à ne pas périr. Hovhannès finit glorieusement ses jours (728), et sa mémoire a été sanctifiée par l'église arménienne. Il y a peu de chose à dire sur la période qui suivit (728-755), durant laquelle douze patriarches se succédèrent dans les conditions pacifiques, faites à l'église arménienne par les califes. On peut signaler seulement que lorsque ces derniers eurent doté l'Arménie de principautés vassales (862), et que les Arméniens eurent commencé à jouir de leur autonomie administrative, le patriarche Photius de Constantinople tenta une fois encore d'établir des rapports avec l'église arménienne. II cherchait dans ce rapprochement un point d'appui, qui devait lui servir dans ses querelles avec l'église romaine. II écrivit donc au patriarche Zakaria de Tzak (855-878), et au prince Aschot Bagratouni, des lettres, pour les inviter à accepter les décrets de Chalcédoine; mais les réponses décisives qu'il reçut du patriarche ne laissèrent aucune prise à la controverse, et la tentative de Photius n'aboutit à aucun résultat.
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XII. PÉRÉGRINATIONS PATRIARCALES

Le patriarcat arménien n'a jamais emprunté son appellation à une résidence déterminée; il a toujours été appelé Patriarcat de Tous les Arméniens (Aménaïn Haïotz). Ce titre lui a permis de s'établir toujours au centre de la nation, quelle qu'ait été la capitale de l'autorité politique du pays. Etchmiadzine, résidence primitive et contemporaine de la proclamation du christianisme comme religion officielle, n'était au commencement du IVe siècle que la capitale de Vagharschapat. Après la disparition du royaume et les agitations qui suivirent cet événement, un satrape arménien s'installait pacifiquement à Douine, en même temps que le patriarche Hovhannès I Mandakouni (484). C'est là, au pied de l'Ararat, non loin d'Etchmiadzine, que se sont fixés les patriarches jusqu'à Hovhannès V de Draskhonakert (899-93 I) . Les concessions politiques, consenties aux Arméniens par les califes, furent loin d'être avantageuses à la nation. Car les principautés se multiplièrent, sous leur autorité et les chefs prirent les titres des rois d'Ani, de Van, de Kars, de Gougark, ce qui donna lieu à toutes sortes de troubles et de compétitions. De plus, la création de ces trop nombreuses principautés n'empêcha point la présence permanente parmi elles de hauts commissaires arabes, qui percevaient le tribut et surveillaient l'administration de ces rois, sur lesquels ils avaient droit de vie et de mort. Nous ne voulons pas entrer dans le détail des conséquences fâcheuses qui furent le résultat de cette situation anormale. La ville de Douine, résidence des rois Bagratouni avant leur installation à Ani, continua d'être le siège patriarcal jusqu'au moment où elle fut envahie et saccagée par le commissaire Youssouf. Le patriarche Hovhannès V, qui s'était rendu comme parlementaire auprès de lui, fut gardé comme otage, Ayant obtenu sa liberté contre rançon, il dut errer longtemps dans le pays, sans pouvoir regagner sa résidence, qui d'ailleurs n'existait plus, la ville ayant été saccagée et ruinée en totalité. C'est seulement vers la fin de son pontificat qu'il se décida à s'établir à Van. Il résida d'abord dans le monastère des Tzorovank (Salnapat), situé à proximité de cette ville; il suivit ensuite le roi dans l'île d'Aghthamar, qui devint ainsi résidence patriarcale. C'est là que ce patriarche, surnommé Patmaban (l'Historiographe), termina ses jours (931), après avoir été, trente-deux ans durant, témoin de pénibles événements. Trois de ses successeurs, Stépanos II (931-932), Théodoros I (932-938), et Yéghisché I (938-943), ont résidé à Aghthamar, à côté des rois de Van. Mais Anania de Moks (943-967) trouva plus avantageux d'abandonner la solitude de l'Ile et de s'établir au centre du pays, sous la protection des rois d'Ani. Il se fixa provisoirement dans la petite ville d'Arkina, près d'Ani, jusqu'au moment où furent construits dans la capitale même un palais et une basilique patriarcale (992). Anania se distingua dans les affaires religieuses et politiques du pays, et son administration intelligente contribua à assurer à l'église un calme relatif. Vahan Suni, qui lui succéda (967-969), devint suspect, parce qu'il chercha à adopter divers rites grecs et faire prévaloir les principes chalcédoniens. L'épiscopat arménien, ému, se réunit en concile à Ani, destitua Vahan, qu'il remplaça par Stépanos III de Sévan (969-971) . Ce dernier avait pour appui le roi d'Ani, tandis que le roi de Van prit parti pour Vahan, et des troubles résultèrent de ce conflit, qui bouleversa le pays jusqu'à la mort de Stépanos et de Vahan. Khatchik I Arschakouni (971-992), homme de mérite et d'action, fut élu d'un commun accord. Il réussit non seulement à rétablir la paix entre les diverses principautés arméniennes, mais il défendit avec succès ses coreligionnaires des provinces byzantines, qui étaient sollicités d'entrer dans le giron de l'église grecque. C'est Khatchik qui, le premier, consacra des évêques arméniens pour ceux de ses coreligionnaires qui habitaient les diocèses grecs. Jusqu'alors il n'y avait eu, conformément à l'usage primitif, qu'un seul évêque par diocèse. C'est, en effet, à partir de cette époque, que les évêques se multiplièrent suivant les rites et les professions de foi. Khatchik, après avoir construit la basilique et la résidence patriarcale d'Arkina, entreprit la construction à Ani d'une nouvelle résidence, mais il n'en jouit point. Elle fut inaugurée par son successeur, Sarkis I de Sévan (992-1019). Cependant elle ne fut pas longtemps habitée, car bientôt elle était abandonnée par son successeur, Petros I Guétadartz (1019-1054), à la suite de la prise d'Ani par les Grecs (1046), L'événement le plus marquant, qui se soit produit sous l'administration de ces deux patriarches fut la mesure prise contre la secte des Thondrakiens, sorte de pauliciens, ennemis de tout culte extérieur, et que caractérisaient leur exaltation et leur audace.
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Hacob, évèque de Hark, prit leur parti, et entreprit de gouverner l'église d'après les principes de la secte, sans toutefois rompre ouvertement avec la profession orthodoxe. Hacob, sommé de comparaître par deux fois devant un concile épiscopal, avait pu se justifier. Mais on parvint à recueillir des preuves certaines de ses agissements, et il fut condamné et dégradé par le partriarche Sarkis. A Kaschi, un groupe affilié à cette secte, avait détruit la grande croix du village de Khatchguhe. On rechercha les auteurs de ce sacrilège, qui furent arrêtés et punis d'une manière sévère. On eut recours aux peines corporelles, qui ne sont point, à vrai dire, d'un usage ordinaire dans l'église arménienne. Mais, en cette circonstance, on crut devoir prendre exemple sur les Grecs, qui se signalaient par leur extrême sévérité contre les Pauliciens, dont les actes audacieux, il est vrai, dégénéraient en crimes de droit commun. La prise d'Ani et la dispersion de la dynastie Bagratouni se rattachent à la mémoire du patriarche Petros. Ce dernier, neveu du patriarche Khatchik, avait été nommé du vivant de Sarkis, qui avait abdiqué spontanément (1019). Il mourait peu après (1022). Le roi Gaguik d'Ani en mourant (1020) avait laissé comme successeur son fils aîné Hovhannès-Sembat, esprit faible et indolent, qui pensa consolider sa domination en stipulant avec l'empereur Basile II la cession de son royaume après sa mort. Le patriarche Petros lui-même se rendit à Trébizonde (1022) pour régler cet accord avec l'empereur. Au retour, il s'établit à Sébaste (1023), où régnait alors Sénékérim, qui avait échangé avec les Grecs son territoire de Van contre la province de Sébaste. De cette ville il passa à Tzorovank de Van (1029). De retour à Ani (1036), il fut déposé par le roi et remplacé par Dioskoros de Sanahine; mais l'opposition du clergé et du peuple chassait Dioskoros l'année suivante ( 1037), et Petros reprenait possession de son siège, qu'il garda une dizaine d'années encore. Le roi Hovhannès-Sembat étant mort (1042) sans laisser d'héritier direct, la succession revint à Gaguik, fils de son frère Aschot, enfant de quinze ans, mais on chercha à l'éliminer. Petros connaissait l'accord de Trébisonde, dont le traité se trouvait entre les mains de l'empereur Michel IV le Paphlagone. West-Sarkis, le premier ministre du roi défunt, cherchait à recueillir la succession à son profit; Vahram Pahlavouni, qui commandait l'armée, était pour le droit et pour l'indépendance nationale. Les Grecs, les Tatares et le roi de Gougark, se disputaient la possession d'Ani. Vahram réussit à repousser tour à tour les assauts des ennemis, et durant plusieurs années à résister à leurs forces, et aux intrigues de Petros et de Sarkis; mais il dut céder enfin, et la ville capitula aux mains des grecs (1046). Le patriarche fut d'abord l'objet de toutes sortes d'attention et d'honneurs de la part de ces derniers, qui le déportèrent ensuite à Constantinople, où il séjourna pendant trois ans. Il fut enfin envoyé à Sébaste, où il finit ses jours (1054), dans l'exercice de ses fonctions, bien qu'il se fut adjoint en qualité de coadjuteur son neveu Khatchik, qui géra le patriarcat pendant les absences de Petros, auquel il succéda a sa mort. Khatchik II d'Ani fut aussi appelé à Constantinople où il fut soumis à toutes sortes d'épreuves, non seulement pour lui faire révéler les trésors de Petros, mais pour le convertir à la profession de foi de l'église grecque. Mais sa constance ne se démentit point en dépit des souffrances endurées. Au bout de trois ans (1054-1057) il fut relégué à Thavblour, près Tarantia (Darendé) en Asie-Mineure, où il resta jusqu'à sa mort (1060).
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XIII. LA RÉSIDENCE EN CILICIE

Les Grecs, maîtres du pays, voulurent mettre obstacle à l'élection du nouveau patriarche dans le but de faciliter la soumission des Arméniens à la confession de l'église grecque, Mais l'inutilité de leurs manoeuvres, les plaintes qu'elles provoquèrent, et l'attitude de Gaguik, roi de Kars, qui venait d'échanger son royaume contre le district d'Amasia, décidèrent enfin l'empereur Constantin Ducas à approuver (1065) la nomination de Grigor-Vahram, fils de Grigor le Maguistros, gouverneur général au service de l'empire. Le fils lui-même avait rempli cet office. On mit pour condition à cette nomination, que le nouveau patriarche, Grigor II Vikaïasser (le Martyrophile), ne s'établirait point en Arménie. Il dut par suite fixer sa résidence à Zamintia, dans le nouvel état du roi Gaguik de Kars. Son patriarcat dura quarante ans (1065-1105). Il avait de l'érudition et du mérite, mais sa gestion ne se signala par aucun fait remarquable, à cause, sans doute, de la répugnance qu'il ne cessa de manifester pour sa charge. On peut affirmer, qu'il ne l'avait acceptée que pour mettre un terme à la vacance du siège patriarcal, et non pour en exercer les fonctions. Il se partageait entre les études littéraires et des pèlerinages en Palestine et en Égypte, abandonnant tous les soucis de l'administration aux vicaires, qu'il s'était attachés comme coadjuteurs et auxquels il avait conféré pleins pouvoirs. Parmi ces derniers, Guévorg III (Georges) de Lori (1069-1072), n'ayant pas été à la hauteur de la tâche, fut déposé; mais Barsegh I (Basile) d'Ani, neveu de Grigor II, fut un vicaire actif et prudent, qui assuma toutes les responsabilités et les droits de la charge (1085), jusqu'à la mort de son oncle, auquel il succéda sans contestation (1105). la résidence patriarcale pendant cette période était censée être fixée a Zamintia, près Amasia, mais le séjour qu'y firent le patriarche et ses coadjuteurs ne fut que provisoire. Barsegh résidait, tantôt à Ani, tantôt dans la Cilicie et la Comagène, où commençaient à émigrer les Arméniens, fuyant les incursions des Tatares . Le monastère de Schoughr, centre de la vie monastique, qui commençait à fleurir dans les montagnes de Seav-Ler (Amanus), fut choisi pour résidence ordinaire, parce qu'il était situé sur le territoire de la principauté arménienne de Cilicie. Cette principauté avait été créée par Rouben, issu des rois d'Ani, et par son fils Constantin (1095-1110), prince auquel succéda Thoros, qui fut puissamment soutenu par Barsegh, dans sa tentative pour donner une forme politique et une plus vaste étendue à sa principauté. Barsegh mourut d'accident à la suite de la chute d'un toit (1113). Il fut remplacé par le jeune Grigor III Pahlavouni, âgé de vingt ans seulement, mais dont la candidature avait été recommandée par Grigor II, en raison des preuves éclatantes de capacité qu'il avait données. L'inertie administrative de Grigor II avait donné lieu aux proclamations antipatriarchistes de Sarkis de Honi, de Théodoros Alakhossik et de Poghos de Varak. Ils durent céder néanmoins devant l'énergie de Barsegh I. La jeunesse de Grigor III servit de prétexte à l'archevêque David Thornikian d'Aghthamar pour se faire proclamer patriarche. Depuis que le siège avait été transféré d'Aghthamar à Arkina, sous Anania de Moks, les archevêques d'Aghthamar exerçaient des prétentions exceptionnelles, qu'on s'habituait pourtant a tolérer. David Thornikian, doué de la plus grande activité, voulant donner corps à ses prétentions, profita de la jeunesse de Grigor III pour déclarer illégale son intronisation et s'approprier le pouvoir suprême (1114). Une assemblée extraordinaire composée de deux mille cinq cents ecclésiastiques, assistés des princes de Cilicie, condamna David; mais, malgré cette décision, les antipatriarches d'Aghthamar gardèrent leur siège jusqu'à nos jours, en se réconciliant avec l'église mère. La résidence patriarcale, jusqu'alors si instable, se trouvait encore à Seav-Ler, quand Grigor III prit le pouvoir (1113). Douze ans plus tard, il s'installait au château de Dzovk (Dulouk), qui appartenait à sa famille et où il résida pendant vingt-deux ans (1125-1147). Mais désireux d'avoir une habitation pIus convenable, il réussit à entrer en possession du château de Rhomkla (Roumkalé), que lui céda, à prix d'argent, le fils du comte Josselin, seigneur de Germanicie (Marache). Les patriarches arméniens s'y fixèrent pendant un siècle et demi (1147-1293), jusqu'au moment de la prise du château par les Égyptiens. Ensuite ils s'établirent à Sis, capitale du royaume de Cilicie, où ils siégèrent l'espace d'un siècle et demi encore (1293-1441). Puis la résidence patriarcale revint encore une fois à Etchmiadzine. La durée totale de l'absence,
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depuis l'éloignement de Douine jusqu'au moment du retour au siège primitif, avait été de 540 an

Այսքան չարիք թէ մոռանան մեր որդիք, թող ողջ աշխարհ կարդայ հայուն նախատինք
Armenagan 2004 Հրայր