La Turquie déboussolée et la France en analyse Point de vue | LEMONDE.FR | 30.12.11 | 09h47
L'adoption le 22 décembre 2011 de la "proposition de loi visant à réprimer la contestation de l'existence des génocides reconnus par la loi" par l'Assemblée Nationale a débouché sur un
incroyable spectacle. Ankara a mis à exécution ses
représailles à l'encontre de la France après avoir vainement essayé de prévenir cette décision souveraine par une vague déferlante de
menaces, pressions et d'ingérences inédites et
inintelligibles, complétées par l'envoi de deux
délégations et, le jour même du vote, une
manifestation de rue orchestrée par son ambassade en France.
Les Français, quelle que soit leur origine, sont
bien entendu choqués par l'agressivité et la violence de
la réaction turque. Mais ils n'en sont pas vraiment surpris,
notamment ceux d'origine arménienne. Mieux que quiconque ces
derniers savent ce que la Turquie moderne a engendré par son
déni vieux de 97 ans. Si l'Empire ottoman est responsable de ce
crime des crimes, c'est la République turque actuelle qui
écrit la version officielle de l'histoire turque. C'est sous son
auspice que le journaliste arménien Hrant Dink a été tué en 2007, que le prix Nobel Orhan Pamuk et le chercheur turc Taner Akcam sont poursuivis par la justice turque. Le premier partisan du dialogue
arméno-turc a été assassiné pour avoir parlé du génocide. Le deuxième est poursuivi pour avoir évoqué le génocide des Arméniens. Le
troisième, pour ses travaux inédits sur ce crime.
L'ingérence turque est pour le moins maladroite,
contradictoire et malvenue. Maladroite, car elle montre à quel
point la Turquie est éloignée dans l'esprit du droit
communautaire européen et de son éthique, alors qu'elle
ne cesse de rappeler son appartenance à la famille européenne. Contradictoire,
quand les représentants du commerce et de l'industrie turcs
contestent le droit des élus français de légiférer sur le négationnisme alors qu'ils interviennent dans un domaine
bien éloigné du milieu des affaires. Malvenue car la
Turquie a multiplié ces derniers mois les arrestations
d'élus, de journalistes, d'avocats, d'éditeurs, au nom
des lois antiterroristes. 40 personnes, dont 20 journalistes
étaient encore arrêtées la veille du vote.
En France, le spectacle auquel nous assistons frise
l'indécence, tant les déclarations d'hommes politiques
français, qui plutôt que de s'indigner de l'outrance de la réaction turque contre la République
française, son président et ses élus, y vont de
leur attaque politicienne contre le chef de l'Etat, se répandent
de manière inculte, ou s'aplatissent devant la menace turque.
Outre que ces personnalités abordent un sujet qu'elles ne
connaissent pas, elles expriment des contre-vérités
historiques et juridiques. N'en déplaise à certains, la
négation du génocide arménien concerne bien
l'ensemble de l'humanité. Il est singulier de constater qu'à l'heure de la mondialisation, des personnalités
politiques ou issues de la société civile n'en retiennent
qu'une dimension communautaire et électoraliste, ce qui est bien
loin d'être vérifié.
D'autres s'exercent à dénoncer le caractère anticonstitutionnel de l'objet du délit. Si
leur argument technique est respectueux, alors qu'ils aillent jusqu'au
bout de leur raisonnement et remettent en cause la
constitutionnalité de la loi Gayssot. Les contorsions
intellectuelles qui nous sont proposées par certains
défenseurs des droits de l'homme et d'autres bien-pensants pour
nous expliquer que ladite loi ne combattrait pas la négation des crimes
jugés à Nuremberg mais plutôt
l'antisémitisme sont bien fragiles pour défendre une position indéfendable, celle du deux poids deux mesures. Il est utile de rappeler qu'au terme des procès de Nuremberg, le mot génocide
n'existait pas encore. Il fut créé en 1948. La
qualification de génocide pour les crimes contre
l'humanité jugés à Nuremberg est intervenue
ensuite. Et à y regarder de plus près, la nouvelle loi votée le 22 décembre
2011 fournirait un meilleur cadre juridique de protection contre la
négation du génocide juif.
Leur dernier argument serait que la France n'a
été ni victime ni complice du génocide
arménien. Si la France n'a pas été complice du
crime, elle a, comme la Grande Bretagne et la Russie, envoyée une missive aux autorités turques le 24 mai 1915 en vertu de laquelle la Triple Entente leur exigeaient des comptes après la guerre pour les crimes
contre l'humanité commis sur leurs populations
arméniennes. La France, tout comme les autres Etats de la
communauté internationale, ont une responsabilité
historique : celle de faire respecter la dignité humaine et une moralisation du système international.
Quant à ceux qui agitent le spectre de la pensée unique, il faut rappeler que cette loi n'entrave pas la liberté de recherche, mais elle
pénalise la diffusion publique de propos négationnistes
outranciers. On peut être raciste ou négationniste. Mais on n'a pas le droit de diffuser ce poison dans l'espace public. Le négationnisme est une diffamation.
Dans toute cette affaire, la presse a malheureusement
peu relayé les voix turques discordantes de la ligne officielle.
L'association turque des droits de l'Homme (IHD) a appelé au
vote de cette loi. Le fils et les amis de Hrant Dink ont demandé
au gouvernement turc de se pencher plutôt sur la liberté d'expression en Turquie plutôt que d'attaquer la France. Enfin, les politologues turcs Baskin Oran et Mehmet Ali Birand ont souligné l'urgence d'abandonner cette politique hasardeuse de négation. Tous s'accordent pour dire que cette loi doit servir au changement radical de posture d'Ankara. La Turquie veut l'Europe mais sans son droit, ni son éthique. A Ankara de s'adapter, pas aux Européens de plier. |
Le génocide de 1915 a été
précédé par une autre vague de massacres, vingt
ans plus tôt. En 2006, vous avez
édité un discours prononcé par Jean Jaurès
à la Chambre des députés le 3 décembre
1896, alors que des
massacres faisaient rage dans l'Empire ottoman (Il faut sauver les
Arméniens, Mille et une nuits). Le dirigeant
socialiste soulignait que les tueries s'accompagnaient de la
volonté de dissimuler ce qui était en train de se
produire. En quoi était-ce inédit ?
La volonté de dissimulation des massacres au XIX siècle,
notamment ceux commis par les Turcs contre les Grecs dans
la guerre d'indépendance (1822-1830), est récurrente.
Mais le fait nouveau ici est le caractère organisé de
cette
dissimulation. Le pouvoir du sultan Abdulhamid II (1876-1909) en vient
à payer la presse européenne pour qu'elle ne parle
pas de ces massacres. C'est ce que dénonce aussi Jaurès à la tribune.
Comment caractériseriez-vous les massacres de 1894-1896 ?
Plus de 200 000 personnes ont été massacrées, mais
à cela s'ajoute un processus de spoliation, et même
d'humiliation
de tout un peuple, qui accélère un
phénomène déjà ancien. Or, la
dégradation collective et individuelle favorise la
réalisation des génocides : plus une population est bien
intégrée, moins il est facile de la faire
disparaître. Les grands
massacres de 1894-1896 rendent possible le génocide de 1915. Ils
sont aussi pré-génocidaires dans la manière dont la
mort est administrée.
Il y a eu un acharnement sur les corps, une volonté de
destruction des familles et des communautés, une cruauté
exceptionnelle dans la mise à mort des personnes. Dans les
régions d'Anatolie où les Arméniens, parfois,
étaient
majoritaires (la Grande Arménie), les tueries sont
perpétrées par des populations musulmanes et par des
régiments
"hamidiés", une cavalerie kurde placée sous l'autorité du sultan.
A Constantinople, c'est le petit peuple arménien, celui qui
travaille par exemple dans le bazar, qui est massacré. Des
stocks de gourdins, un instrument redoutable pour briser les
crânes, avaient été auparavant
écoulés dans toute la ville. Il
faut se souvenir qu'au Rwanda, avant le déclenchement du
génocide de 1994, des importations massives de machettes
avaient été réalisées… Lorsque les
Arméniens protestent contre les tueries, leurs manifestations
sont décimées par la
même violence, avec ou sans l'aide des forces armées.
Comment et pourquoi ces massacres pré-génocidaires s'arrêtent-ils ?
D'abord, le sultan estime qu'il est arrivé à ses fins,
notamment la réduction du pourcentage d'Arméniens en
Anatolie. Et
puis les pressions internationales, celle du gouvernement anglais et,
finalement, celle du gouvernement français (la
pression de Jaurès et des intellectuels a fini par payer)
commencent à agir. Mais si les massacres s'arrêtent, la
persécution continue. Des Arméniens prennent le chemin de
l'exil. Et un nouveau massacre pré-génocidaire s'accomplit
en 1909 à Adana et en Cilicie, impliquant cette fois la
responsabilité du nouveau régime jeune-turc qui a mis fin
à la
tyrannie du "sultan rouge" Abdulhamid II.
Peut-on dire que c'est l'effondrement de l'Empire ottoman qui produit le génocide ?
La perte progressive des territoires européens, au XIX
siècle, et les prétentions russes dans le Caucase, font
peu à peu
basculer l'Empire, jusque-là fondé sur une coexistence
relativement pacifique entre les communautés, dans
l'ultranationalisme.
Or la modernisation de l'Empire est venue profondément de cet
ancrage européen. C'est là que s'est
développé le mouvement Jeune-Turc. Le sentiment d'un
Empire assiégé, menacé en Europe et dans le
Caucase, nourrit
une rhétorique sur l'ennemi intérieur. Au final, les
Arméniens, qui passaient pour la minorité la plus
fidèle, deviennent
désignés comme des traîtres en puissance parce
qu'ils constituent la minorité la plus nombreuse.
Les Grecs sont vus comme moins menaçants : ils ont leur pays.
Les Arméniens, eux, n'ont pas de foyer national. On les
accuse d'être les agents des puissances européennes qui se
disputent le contrôle des ressources de l'Empire ottoman…
Dans le même temps, avec les pertes de territoires, des milliers
de musulmans chassés d'Europe s'implantent au coeur de
l'Anatolie. Ils y transportent leur humiliation, leur haine du
Chrétien, de l'Européen, et y transfèrent les
pratiques de
violence extrême produites par les guerres balkaniques. Ces
populations seront très sensibles à la propagande
ultranationaliste
et anti-chrétienne de l'Empire ottoman finissant.
Peu à peu s'impose l'idée que l'Empire doit se ressourcer
dans sa nature turque. Ce mouvement s'accompagne d'un
racialisme qui fait des chrétiens, notamment les
Arméniens, un danger mortel pour cette "turcité"
proclamée.
Mais la réponse nationaliste n'est pas la seule : le
déclin de l'Empire ottoman suscite aussi une réponse
libérale de la part
des Jeunes-Turcs, qui se diviseront ensuite entre libéraux et
nationalistes (dits "unionistes"). C'est ce dernier courant qui
triomphe à partir de 1909 puis à la veille de la Première Guerre mondiale.
Les massacres de 1894-1896 sont dénoncés très
fortement à l'étranger. Mais qu'en est-il à
l'intérieur de la Turquie
?
Le sultan Abdulhamid nie ces massacres, mais les réseaux
diplomatiques européens, et le maillage des écoles
missionnaires, notamment anglaises et américaines, recueillent
et diffusent l'information. L'élite jeune-turque se renforce
contre la tyrannie hamidienne. Les leaders arméniens contribuent
fortement à cette opposition libérale.
Y a-t-il parallèlement une revendication indépendantiste arménienne ?
Pour les Arméniens, la révolution des Jeunes-Turcs, en
1908-1909, va représenter un grand espoir. La liberté
allait être
apportée à l'Empire ottoman ; ils vont en
conséquence se battre pour elle. C'est d'ailleurs une des autres
raisons qui
feront d'eux une cible prioritaire de la dictature unioniste à
travers le génocide. Qu'il y ait eu dans certains groupes ou
partis des revendications d'indépendance nationale, c'est vrai.
Mais l'essentiel du mouvement arménien se projette dans
une modernisation et une démocratisation en profondeur de l'Empire.
Pourquoi les événements de 1915 seront-ils si différents ?
D'abord on a affaire à un nouveau pouvoir, la dictature des
membres du Comité Union et Progrès, qui ont pris le
pouvoir
en 1913 après l'effondrement des guerres balkaniques. Cette
faction liée à l'Allemagne, globalement favorable
à la guerre,
est traversée par des conceptions racialistes et pan-turquistes.
La défaite contre l'armée tsariste à Sarikamish,
dans le Caucase, en janvier 1915, précipite la décision
de déporter les
Arméniens aux fins d'extermination. Officiellement, il faut les
éloigner du front pour éviter qu'ils ne jouent le
rôle de
cinquième colonne. Mais l'argument ne tient pas : les
Arméniens restent fidèles à l'Empire, ils
combattent loyalement dans
l'armée ottomane. La première des tâches du
gouvernement unioniste sera d'éliminer ces officiers et soldats
arméniens
loyaux, affaiblissent d'autant une armée ottomane en pleine retraite.
La date habituellement retenue pour dater le commencement du génocide est le 24 avril 1915, jour d'une grande rafle de
notables et d'intellectuels à Constantinople. Mais les
persécutions ont débuté plus de vingt ans plus
tôt, comme on l'a vu.
Il faut envisager le génocide arménien comme un continuum
de persécutions, de spoliations et de massacres.
En 1915, les procédures d'élimination sont
différentes et l'intention génocidaire est clairement
constituée : les Arméniens
des centres urbains (sauf ceux de Constantinople, finalement
préservés après la grande rafle du 24 avril parce
qu'indirectement protégés par les ambassades et autres
communautés étrangères), sont
éloignés pour éviter que des
grands massacres dans les villes n'entraînent des
désordres, et ne se produisent sous les yeux des consuls et
diplomates, autant de témoins oculaires.
Sans les déplacements de population, il aurait été
difficile de construire une interprétation de l'histoire selon
laquelle
l'extermination n'a pas eu lieu. Sur les routes d'Anatolie,
l'extermination est rationnalisée et "peu coûteuse" : elle
se fait
sans témoins ni dégâts socio-économiques.
Coordonnés par l'Organisation spéciale (OS), sorte d'Etat
dans l'Etat – police
politique et administration de la terreur –, les massacres seront
réalisés par certaines populations locales, surtout
kurdes,
par des bandits de droit commun au service de l'OS, et aussi par les
détachements réguliers, avec plus ou moins de zèle.
De nombreux orphelins seront récupérés par les gendarmes.
L'extermination se fait par l'assassinat massif, la faim et la soif, la
noyade. Les témoignages insistent particulièrement sur
les viols, mutilations et massacres de femmes, d'enfants et de
nouveaux-nés commis par les génocidaires. Les survivants
qui arrivent dans le désert de Syrie sont
précipités vivants dans des grottes, quand d'autres
trouvent finalement refuge en
Cilicie, ou au Dersim, ou encore à Alep, là où
l'écrivain juif autrichien Franz Werfel découvrira des
orphelins misérables et
décidera d'écrire Les Quarante jours de Musa Dagh (1933).
Que se passe-t-il alors, hors de l'Empire ?
Les Alliés, ennemis de l'Empire ottoman, ont tout
intérêt à révéler les preuves de
cette extermination. Mais elle est aussi
dénoncée par des sources plus indépendantes, comme
certains missionnaires allemands, et par le travail des
Américains,
notamment l'ambassadeur à Constantinople, Henry Morgenthau, qui
fait un travail exceptionnel pour alerter son
gouvernement et l'opinion publique. En France, certains parlementaires
comme Marcel Cachin se mobilisent. Mais on est
en situation de guerre totale en Europe, la barbarie est
générale, et la tragédie arménienne reste
au second plan.
Comment le génocide cesse-t-il ?
Contrairement aux grands massacres de 1894-1896, le génocide ne
s'arrête pas. On estime qu'il y avait 1,5 million
d'Arméniens dans l'Empire en 1896, puis 1,3 million en 1915,
à la veille du génocide, qui a lui-même fait
environ 900 000
morts. Le moment central est 1915-1916, mais jusqu'à la fin de
la guerre, la machine est en action et des "génocides
miniatures", selon l'expression de l'historien Vahakn Dadrian, se produisent – dans le Caucase notamment
Propos recueillis par Jérôme Gautheret |